1917 : chronique d’une année noire

Par de brefs communiqués, le journal Lyon-Républicain raconte le quotidien des Vénissians durant la Première Guerre mondiale. Zoom sur leur vécu d’il y a cent ans.

Deux ans et demi qu’elle dure. Trente mois qu’on l’endure. Même si, chaque matin, le journal déverse en première page les nouvelles rassurantes d’incessantes victoires sur les champs de bataille, taisant systématiquement les reculades, les défaites cuisantes, les mutineries, à l’arrière, les Vénissians n’en peuvent plus de cette guerre. Pour eux, l’année 1917 commence par un hiver particulièrement rigoureux. L’on grelotte dès janvier, tandis qu’en février le thermomètre descend à – 18°. Les troupes du général hiver livrent là l’une de leurs pires batailles du XXe siècle. Pourtant, dans les maisons l’on ne se chauffe pratiquement pas. Depuis que l’ennemi a envahi les mines du nord de la France, les habitants manquent de charbon et les autorités ne leur en délivrent qu’au compte-gouttes. Le 24 février, enfin, une livraison arrive en mairie : chaque famille pourra en acheter 50 kg — autant dire trois fois rien. Les files d’attente se forment. Les plus démunis, eux, doivent se contenter des copeaux de bois distribués gratuitement par le Bureau de Bienfaisance (le CCAS de l’époque)…

Rationnement

Le combustible n’est pas le seul à manquer. La pénurie mine le quotidien des Vénissians. Le café, le sucre, la viande, et bien d’autres produits de première nécessité, manquent à l’appel. Aussi les tickets de rationnement sont-ils à l’ordre du jour, la Deuxième Guerre mondiale n’en ayant pas le triste privilège. Régulièrement, la mairie informe les habitants de venir s’inscrire avec leurs enfants pour recevoir leurs cartes de distribution, puis les tient au courant des arrivages de telle ou telle denrée. En 1917, tout le pays s’inquiète pour les récoltes de blé. Vu la rigueur de l’hiver, seront-elles suffisantes ? Le 31 juillet, les paysans de la commune font part des moissons espérées. Catastrophe, elles brillent par leur médiocrité ! Pour la première fois depuis le début de la guerre, l’on rationne donc le pain. La population reçoit ses cartes en octobre, puis, à partir du 5 décembre, voit sa consommation réduite au strict minimum : 600 grammes de pain par jour pour les travailleurs de force, 400 grammes pour les “travailleurs de petits métiers”, et seulement 200 grammes pour le reste des habitants et pour les enfants.

La famine va-t-elle s’abattre sur la population ? Comme en toute période de crise aiguë, l’on assiste à une flambée de violence. Le 12 mars, un entrepreneur de Parilly constate que son stock de bois s’est volatilisé, et dépose plainte. Le 20 mars, “vers 9 heures du soir, quatre Espagnols ivres sont entrés au café Paillet et, sans motif, ont mis l’établissement à sac. Verres, glaces, devanture, rien n’a été épargné”. Le 12 avril, c’est au tour du café Chirat de faire les frais de visiteurs nocturnes. Le summum est atteint le 6 juillet, lorsqu’un groupe de femmes pille le charbon entreposé en gare de Vénissieux. Les coupables sont débusquées des mois plus tard, en octobre, la police découvrant chez elles “d’importantes quantités de charbon”. L’affaire est aussitôt confiée à la justice.

Tensions sociales

Les tensions sociales de cette année 1917 se traduisent aussi par des grèves. Très dures, à revendications à la fois pacifistes et salariales, elles éclatent en juin et paralysent les transports en commun et plusieurs secteurs industriels. Mais leur écho se fait à peine entendre à Vénissieux. Résultat d’une censure oublieuse des mauvaises nouvelles ? Car de fait, le malaise est bien là, qui se manifeste par l’arrestation dès le 7 mars de l’Espagnol Miguel Alphonso “qui essayait de débaucher ses compatriotes travaillant pour la défense nationale”, puis par une révolte d’ouvriers asiatiques en été, comme le révèle le Lyon Républicain du 13 juillet 1917 : “un certain nombre de Chinois sont entrés très nettement en rébellion, refusant de retourner à l’atelier et se livrant à des déprédations”. À chaque fois, la répression s’abat, impitoyable, comme le 14 novembre, lorsque François Guittard est écroué “pour avoir tenu des propos alarmistes et défaitistes en présence de plusieurs ouvriers qui travaillaient avec lui”.

Le moral des Français, à l’arrière comme au front, ne doit lâcher à aucun prix. Aussi pour le soutenir, le journal informe-t-il régulièrement des citations et des décorations reçues par les Poilus vénissians. Dans les Vosges, en Champagne, sur le Chemin des Dames ou dans le Nord-Pas-de-Calais, les mobilisés subissent le feu, l’horreur, l’absurdité d’un conflit sans fin, et versent leur sang pour en venir à bout. Comme Victor Malartre, “courageux mitrailleur. S’est fait remarquer par son allant au cours de l’attaque du 16 avril 1917. Est tombé mortellement frappé en attaquant les lignes ennemies. Sur le front depuis le début”. Ou comme Claude Girerd, “mitrailleur affecté à l’attaque du 5 mai 1917, en dépit d’un violent bombardement, a fait preuve d’un sang-froid et d’un courage remarquable, en exécutant des tirs de harcèlement sur des groupes ennemis qui gênaient la progression du bataillon”.

L’année s’achève enfin. Le 31 décembre 1917, en guise de vœux, la dernière page du journal informe les Vénissians d’une prochaine vente de bois à brûler, et de la distribution en cours des carnets de rationnement du sucre. On n’en sortira donc jamais, de cette maudite guerre !

Sources : Archives du Rhône, 2 Mi 107/R 21, Lyon-Républicain, 1/1 au 3/12/1917.

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