Ehpad la Solidage : qu’est-ce qui a changé en 20 ans ?

Ils ne sont pas nombreux, les salariés de l’Ehpad qui sont là depuis le début… Mérouane, Luba et Sylvia disent qu’ils font un métier « éprouvant, mais gratifiant ». Qu’est-ce qui a changé dans leur métier, depuis 1997 ?

« Donner plus de vie aux jours »
Mérouane Zeroug, 41 ans, agent administratif et d’accueil

C’est souvent lui qu’on voit en premier, à l’accueil. Mais il travaille aussi en coulisses, dans un bureau, pour remplir les dossiers. Arrivé à 17 ans de Blida, il passe un BEP d’administration commerciale et comptable à Lyon, erre un an dans les 9 km d’archives de l’hôpital Édouard-Herriot, puis refait surface à Vénissieux dans un établissement qui sent la peinture fraîche.

Le métier
« Comme j’aime le relationnel, on m’a mis à l’accueil. Au bout de quelques mois, on m’a demandé si je voulais rester un peu plus. J’ai dis oui. Je suis resté 20 ans ! » Désormais également technicien administratif, il gère les dossiers d’aide sociale (demandes d’APL…) et les admissions. « J’ai vu naître la Solidage, j’y tient et j’y reste ! »

Les résidents, leurs familles
« La première demande des familles, c’est d’être rassuré. Beaucoup se sentent coupables de « placer » leur parent en maison de retraite. Quant aux personnes âgées elles-mêmes, elles peuvent déprimer, tristes de quitter le domicile où elles ont passé toute leur vie. Notre travail, c’est de les accompagner en douceur pendant cet ultime étape. J’aime bien dire, qu’ici, on ne cherche pas à tout prix à donner plus de jours à la vie, mais à donner plus de vie aux jours. »

Qu’est-ce qui a changé en 20 ans ?
« Maintenant, les centenaires ont des smartphones ! Plus sérieusement, il y a désormais une plus grande attention portée à la dignité des personnes âgées. Des notions comme la « bien-traitance » sont apparues, des comités d’éthique aussi… C’est bien, car c’est un métier où l’on peut déraper rapidement, au contact d’une population qui peut avoir un caractère fort malgré un physique faible. Il faut éviter les conflits, prendre du recul, dédramatiser collectivement, ne jamais oublier leur vulnérabilité.
L’ennui, c’est que l’on manque toujours de moyens, notamment humains, alors qu’on nous impose toujours plus de procédures, de protocoles, de paperasse… D’accord pour avoir des garde-fous, pour le bien des résidents, à condition que ça soit au détriment du temps passé auprès d’eux ».

« Ce qui a changé surtout, c’est l’âge et l’état des résidents. Autrefois, les gens arrivaient autour de 70 ans, valides, et c’était le plus souvent un choix personnel, pour rompre leur isolement. Aujourd’hui, les personnes âgées restent chez elles beaucoup plus longtemps qu’autrefois, car les dispositifs de maintien à domicile ont énormément progressé. Du coup, on accueille des résidents bien plus dépendants, quasiment tous grabataires. Ce qui nécessite une assistance permanente, pour les toilettes, les repas, les déplacements, les levers et couchers…
Ce qui n’a pas changé, c’est la proportion de dames : plus de 85 % ! »

« Il faut être costaude ! »
Luba Belevtseva, 60 ans, aide-soignante

Il y a deux choses que Luba ne perdra jamais : son accent slave et sa bonne humeur. Elle est l’un des piliers de la maison. Elle est même arrivée avant l’ouverture, préparant les chambres dans la poussière du chantier encore en cours !

Le métier
« Dans les stages de formations, quand on dit qu’on est là depuis 16, 18 ou 20 ans, les collègues ne nous croient pas, disent que c’est impossible de tenir aussi longtemps. C’est dur, comme métier.
Physiquement, d’abord, parce qu’il y a beaucoup de manipulations, malgré l’évolution du matériel médical. Nous sommes 7 aides-soignantes pour 72 résidents, sans compter l’unité protégée « Cantou » qui compte 10 personnes attentes de lourdes maladies dégénératives. On fait des journées de 12 heures. De 8h15 à 20h15 on enchaîne lever, petit-déjeuner, toilette, habillage, activité, déjeuner, sieste, goûter, diner, toilette, coucher…

Psychologiquement aussi, il faut être costaude. Tous les jours on se fait insulter, frapper ou cracher dessus par des résidents. On ne leur en veut pas, c’est l’âge et la maladie qui les font agir comme ça, ils ne sont pas responsables. En fait, le plus difficile, ce sont les relations avec les familles. Beaucoup culpabilisent, nous demandent l’impossible.

C’est difficile mais c’est gratifiant : le matin, entre le moment où j’arrive dans la chambre et le moment où la mamie en sort, propre, habillée, coiffée, maquillée, avec ses bijoux et ses dents, c’est une sacrée transformation !

Les « grands anciens » de la Solidage
« Il reste peu d’employés des débuts, mais nous formons un socle, un noyau indestructible. On nous l’a d’ailleurs reproché, d’être trop soudés, et certains des cadres de direction qui se sont succédés ont tout fait pour morceler notre cohésion ! La solidarité, c’est pourtant une grande force pour tenir dans ce métier. »

Le grand départ
« Quand les gens ne vont pas bien, qu’ils n’ont plus de qualité de vie, même s’ils ne souffrent pas, ils disent qu’ils veulent mourir. Ils se demandent ce qu’ils font encore là, disent qu’ils ne servent à rien, qu’ils ont fait leur temps. On leur dit « attendez un peu, il n’y a pas de place là-haut pour l’instant, restez encore un peu avec nous ! », on essaye de les faire sourire. Ça ne marche pas toujours. Quand ils partent, c’est une délivrance, ils ont bien vécus, c’est triste pour leurs proches, mais ils sont arrivés au bout, c’est ce qu’ils voulaient. On souhaite tous partir tranquillement, sans être humilié par son état, c’est humain. »

Qu’est-ce qui a changé en 20 ans ?
« Au début, il y avait autant de personnes autonomes que de grabataires. Maintenant tout le monde est en fauteuil et la moyenne d’âge est très élevée, 90 ans. Pour nous, c’est plus dur.
Maintenant, on ne dit plus « les vieux », « les vieillards », comme autrefois. On dit « les séniors », « les anciens »… On peut trouver de jolis mots, ça ne remplace pas les moyens et le personnel qualifié qui manquent cruellement. Notre bonne volonté ne pourra pas éternellement compenser ce manque de moyens. »

« Toute ma vie en maison de retraite ! »
Sylvia Bachelet, 41 ans, animatrice et aide-soignante

« Je ne suis pas du genre à rester tranquille ». « La grande » chouchoute les résidents, booste leurs familles, chambre ses collègues… « Des fois elle est en blouse, des fois elle est en civil », confie une résidente. Normal, elle est à mi-temps aide-soignante et mi-temps animatrice : 50% bobos, 50% loto !

Le métier
Je venais d’avoir mon diplôme d’aide-soignante à Rockefeller quand je suis arrivée ici, après un court passage aux urgences de Saint-Luc Saint-Joseph. En 2014, j’ai remplacé la « gouvernante chargée d’animation ». J’ai eu peur que mes collègues me traitent de lâcheuse, mais pas du tout. Je brasse, je stresse, mais j’ai tellement de retours positifs, ça fait du bien.
Travailler en 12 heures, c’est très dur. Chaque aide-soignante doit assurer 10 toilettes, c’est beaucoup. Le dos en prend un coup. On comprend que le personnel hospitalier ne veuille pas venir en Ehpad…

Les « grands anciens » de la Solidage
« Quand nous sommes arrivés c’était tout neuf, nous n’avions pas d’expérience, il a fallu tout inventer. Ça créé des liens particuliers. Nous sommes encore une dizaine à être là depuis plus de 15 ans, c’est peu mais c’est inhabituel dans un Ehpad, où il est rare de rester plus de 5 ans. Je n’arrive pas à partir. En 2006, j’ai eu l’occasion de partir mais je suis contente d’être restée. »

Les résidents, leurs familles
« Avant, les familles venaient le week-end. Avec l’augmentation de la durée de vie, les gens viennent aussi en semaine, car ils sont retraités ! Les familles qui font des difficultés sont celles qui sont, soit très présentes, soit au contraire jamais là. C’est compliqué, elles ont des exigences, voudraient un traitement particulier pour leur parent, une attention de tous les instants qu’il est impossible de donner. »

Qu’est-ce qui a changé en 20 ans ?
« Pour moi, c’est la gestion des décès. Au début, c’était très dur. Surtout lorsqu’on était entré en complicité avec la personne. On allait même aux obsèques, on pleurait toutes les larmes de notre corps… Avec l’âge et l’expérience, en perdant soi-même des proches, en étant soi-même malade, parfois gravement, on prend du recul. La mort fait partie de la vie, il faut écouter, accompagner, accepter.

Il paraît que travailler avec des enfants aide à rester jeune. Travailler avec des vieillards, aussi, puisqu’on reste toujours beaucoup plus jeune que notre public ! Cela dit, on se projette beaucoup. On se demande comment on sera à leur âge. En tout cas, je ne serai pas dépaysée, puisque j’aurais passé toute ma vie en maison de retraite ! »

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