Palestine : malgré l’occupation, l’espoir quand même

Pour certains Israéliens, le quartier arabe de Silwan, à Jérusalem-Est, a été construit à l’emplacement de l’antique « cité de David ». Les colons juifs s’appuient sur cette affirmation pour faire partir les Palestiniens qui y habitent.

Nadine Fontvieille, Vénissiane, rentre de trois semaines à Silwan, un quartier de Jérusalem-Est. Elle a souhaité raconter son séjour à Expressions. Un témoignage fort.

Vous revenez de Silwan. Où est-ce exactement ?
C’est un quartier de Jérusalem-Est, la partie arabe de la ville, au pied de la mosquée Al Aqsa. Plus de 55 000 habitants y vivent, dans des maisons sur des collines. Cette partie de Jérusalem est occupée par Israël depuis 1967. Une occupation illégale, condamnée plusieurs fois par l’ONU. Cette partie de la Cisjordanie n’est pas du ressort de l’Autorité palestinienne, elle est annexée à Israël, même si ce n’est pas reconnu par la communauté international. Silwan est un lieu très convoité par les sionistes car c’est là qu’ils situent la « cité de David », mythique roi d’Israël. Une affirmation controversée, même par des archéologues israéliens, mais qui sert de prétexte à la destruction de maisons arabes pour mener des fouilles permanentes. Le but est de vider Silwan de sa population arabe et d’en faire une sorte de parc d’attractions mi-religieux mi-historique autour du roi David. Un travail de longue haleine mené de manière systématique. Un téléphérique va y être installé pour amener les touristes sur le site antique sans passer par la ville arabe !

Vous étiez invitée par le centre Madaa. Qu’est-ce que c’est ?
On pourrait comparer ça à une Maison de quartier, avec de nombreuses activités pour les habitants, mais c’est plus que ça. C’est la soupape de sécurité de Silwan, un îlot de paix, un poumon pour un quartier qui a très peu d’espaces publics. Madaa permet aux enfants de connaître autre chose que l’occupation. Le centre est financé par des donateurs étrangers, surtout des associations allemandes, suisses et norvégiennes. Il propose des cours d’anglais, d’informatique, de théâtre, de danse, de peinture, de broderie… S’ajoutent à cela des actions plus ponctuelles sur la santé et le bien-être par exemple. C’est dans ce cadre-là que j’ai proposé des séances de naturopathie aux femmes et aux enfants de Silwan.

La naturopathie, c’est utile dans ce contexte ?
Oui, bien sûr ! J’ai fait des massages, du reiki, de la réflexologie, des soins énergétiques pour travailler sur les traumas, ça a été très apprécié. Les femmes, même jeunes, souffrent de nombreuses douleurs, notamment articulaires, d’inflammations des genoux, du dos. La majeure partie de ces maux provient du stress permanent qu’elle vivent. Chaque matin, quand les enfants vont à l’école, ils sont contrôlés cinq ou six fois par la police ou l’armée, agressés par des colons armés… Chaque jour, les mamans de Silwan craignent que leurs enfants ne reviennent pas de l’école, vous réalisez ça ? Nous, on angoisse parce qu’ils ont une rue à traverser… Et la nuit, il y a fréquemment des intrusions de l’armée dans les maisons, à la recherche de « suspects »… Dans les territoires occupés, les Palestiniens vivent un état d’anxiété quotidien, une grande fatigue, qui ont des effets sur la santé : cancers, pathologies chroniques…

C’était votre 9ème séjour en Palestine. Avez-vous remarqué des différences au fil du temps ?
La pression de l’occupation s’intensifie. À Silwan, il y a de plus en plus de colons, qui se sentent forts et soutenus. Cette implantation progressive se fait de plusieurs façons. La manière « douce » : après avoir rendu la vie impossible aux habitants dont ils convoitent le bien ou en ciblant ceux qui ont des problèmes d’argent, ils rachètent leur maison deux ou trois fois sa valeur. La manière « forte », c’est l’expropriation. Si un Palestinien de Silwan est condamné en justice, sa famille est expulsée.

Par quoi se traduit cette occupation ?
Les colons se promènent dans le quartier, souvent armés, insultent les habitants, déploient d’immenses drapeaux d’Israël sur leurs maisons, multiplient les provocations… Ils savent que le monde regarde ailleurs, ils en profitent et manifestent un grand sentiment d’impunité. C’est un travail de sape permanent, des humiliations quotidiennes. Par exemple, l’eau courante, captée dans les nappes phréatiques cisjordaniennes, est revendue plus chère aux Palestiniens qu’aux colons. Autre exemple, les habitants arabes de Silwan paient des taxes d’enlèvement des ordures ménagères mais ne bénéficient pas de ce service ! Je suis allée chez une famille dont la maison est en contrebas d’une villa de colons juifs. Il a fallu installer une grille au-dessus de la terrasse car les nouveaux voisins y jettent leurs détritus. Dans la maison, le plafond se fissure et la moisissure s’installe à cause de l’eau versée quotidiennement par les colons, sous prétexte d’arroser des plantes. Le fils de la famille, Oday, étudie le droit social à la fac. Il doit partager la chambre de sa sœur parce que les colons ont obtenu la destruction de sa chambre, une pièce qui les « gênait »…

Vous avez été témoin d’actes de violence de la part de l’occupant ?
La première semaine de mon séjour, une jeune fille qui venait de Ramallah a été tuée à 100 mètres de moi, Porte de Damas. Abattue d’une dizaine de balles par des soldats. Ils ont dit qu’elle allait sortir un couteau… Les soldats israéliens sont des gamins endoctrinés et surarmés, à la fois arrogants et morts de trouille. Il y a quelques mois, un appelé franco-israélien a été jugé pour avoir achevé un Palestinien blessé. Cette exécution sommaire a affecté l’image de l’armée à l’international. Depuis, la consigne a changé, les soldats n’achèvent pas les blessés : ils empêchent juste les secours d’arriver ! Porte de Damas, la gamine se vidait de son sang, mais les militaires bloquaient l’ambulance du Croissant Rouge, contrôlaient les papiers des secouristes, du véhicule, fouillaient le matériel médical… La gamine est morte sur le bitume. Cette scène, je l’ai vécue, ce n’est pas de la propagande !

L’ambulance bloquée par le barrage de l’armée, qui disperse la foule avec des gaz lacrymogènes.

Quelles formes prend la résistance des habitants ?
À Ramallah, il y a une manifestation chaque vendredi, où des jeunes jettent des pierres sur des blindés et des soldats qui ripostent à balles « plast » et réelles. Il y a des blessés et des morts quasiment à chaque fois. Certains Palestiniens estiment que ça ne sert à rien, d’autres pensent que ça montre la persistance d’une résistance. À Silwan, c’est une résistance non-violente qui entretient la flamme. Comme la réaction israélienne est immédiate et disproportionnée dès qu’un Palestinien bouge un orteil, la population craint un carnage à la moindre manifestation.

Vous étiez là-bas au moment de la grève de la faim de prisonniers palestiniens ?
Oui. Je suis allée à Naplouse assister à un rassemblement de solidarité avec les détenus qui demandent plus de droits, organisé par des communistes palestiniens, pas loin d’un centre de détention. Plus près encore des fenêtres des prisonniers en grève de la faim, des colons juifs avaient organisé un barbecue géant…

Que pensez-vous du traitement médiatique et politique du conflit israélo-palestinien, en France ?
Ça me rend malade. Le peu de fois où les médias évoquent le sujet, c’est pour traiter les Palestiniens de terroristes. Moi, je sais de quelle patience font preuve ces gens pacifiques et doux, pourtant poussés à bout. Les humiliations, les injustices, le harcèlement, c’est tous les jours depuis cinquante ans, pour les chasser de chez eux. Qu’est-ce qu’on ferait nous, en France, dans ces conditions ? Et si vous avez le malheur de critiquer la politique du gouvernement israélien, vous êtes immédiatement accusé d’antisémitisme, voire de négationnisme ! Quelle honte !

Que vous ont dit vos interlocuteurs ?
Qu’ils gardent espoir, malgré tout. Ils disent que ça ne peut pas continuer indéfiniment comme ça. Que les Israéliens s’enferment eux aussi dans les murs qu’ils construisent. Ils nous demandent de venir, de voir et de témoigner. Et ils rejettent ceux qui se servent de leur cause pour justifier les pires actes de barbarie.

Rencontrez Dandara
Huit jeunes du centre Madaa ont monté un groupe de rap, « Dandara » (cri de ralliement de l’intifada), coachés par les rappeurs de DAM, groupe palestinien historique. Dandara sera en tournée en France cet été, dans les centres de vacances gérés par les CCAS d’EDF. Présents du 17 au 20 août dans la région lyonnaise, ils seront disponibles pour rencontrer des associations qui le souhaitent. Si vous êtes intéressés, contactez la rédaction d’Expressions, qui fera passer le message (04 72 51 18 12).

Sur le même sujet, « À Silwan, les emmurés de Jérusalem-Est », un article du journal Le Monde du 30 mai 2017, repris par le blog JPP5, à lire ici

Certaines photos ont été prises avec un téléphone portable et envoyées par mms, ce qui explique leur taille et leur faible résolution. Veuillez nous en excuser.

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