Questions autour de la liquidation de Jean Delatour

Sans attendre la demande de liquidation judiciaire au tribunal de commerce de Lyon, prévue pour mi-avril, la direction de Jean Delatour a déjà fermé certaines de ses 25 boutiques. Cette liquidation a été annoncée par Serge Frety lors d’un CE le 18 mars au siège social de Vénissieux, et révélée le 24 mars par Expressions. La procédure serait justifiée par l’existence d’une « grosse dette », sans plus de précision. Plus de deux semaines après, le procès-verbal de cette réunion n’a toujours pas été remis aux membres du CE.

Près de 200 salariés seraient licenciés, dont une cinquantaine à Vénissieux. Le 30 mars, une centaine de personnes se sont rassemblées devant le siège de Jean Delatour, à l’appel de l’Union locale CGT de Vénissieux (photo ci-dessus).

Combien de sociétés concernées ?

Le périmètre concerné par la liquidation judiciaire interroge le syndicat CGT de l’entreprise : en 2014, le groupe expliquait que « l’unité économique et sociale” (UES) Jean Delatour était constituée de 48 sociétés. Son propre expert avait pourtant pris en compte 74 sociétés pour établir le résultat contributif du groupe, tandis que l’expert mandaté par la CGT dénombrait… 133 sociétés contrôlées directement par des membres de la famille Frety.

Parmi celles-ci, de nombreuses sociétés civiles immobilières (SCI). Le rapport complet officiel sur le groupe, mis à jour en février 2017, recense lui 89 entreprises. Une trentaine d’entre elles seulement constituent l’UES Jean Delatour.

Les SCI contrôlées par la famille pas concernées par la liquidation judiciaire ?

« Pourquoi certaines sociétés dirigées par la famille Frety, essentiellement des SCI sans salariés, sont-elles placées hors du groupe, donc hors de la liquidation ?, s’interroge Valérie Talbi, élu CGT au comité d’entreprise. Pourquoi certaines d’entre elles font l’objet d’une liquidation à l’amiable et non judiciaire, si ce n’est pour conserver certains actifs ? Près de 200 salariés vont se retrouver sur le carreau mais on dirait bien que la famille Frety sauve ses meubles. S’apprête-t-elle à louer ses anciens locaux et poursuivre ses activités sous d’autres formes ? »

Le groupe issu de la société fondée en 1978 par Jean-Pierre Frety (né en 1942) est étroitement contrôlé par sa famille : bien qu’ayant passé le relais en 2012 à ses enfants Serge Frety et Christine Quinquinet pour la direction du groupe, lui-même reste dirigeant de nombreuses structures, notamment de SCI, et la présidente du conseil de surveillance du groupe est toujours son épouse Claudette (75 ans). Plusieurs de ses petits-enfants travaillent aussi pour l’entreprise familiale.

Une fin programmée depuis 2014 ?

En juin 2014, le groupe avait déjà supprimé 140 emplois et fermé une quinzaine de boutiques mais obtenu une procédure de sauvegarde. « Le plan de continuation d’activité décidé dans le cadre du redressement judiciaire n’a pas été mené sérieusement, estime Valérie Talbi. Il n’y a pas eu de nouveaux produits, de rénovation de boutiques, on a fermé les ateliers de création, vendu des bijoux en dessous des standards français et garantis seulement 2 semaines, et surtout pas de recherche de repreneurs ou de nouveaux actionnaires… »

Corinne Cavet, décoratrice-étalagiste, a été licenciée en 2014. Plus qu’un manque de sérieux du plan de redressement, elle soupçonne une volonté délibérée de la direction. « la fin était programmée depuis cette date, estime-t-elle. Le groupe a viré les commerciaux qui allaient dans les CE et ramenaient 90 % du chiffre d’affaires, les bijoutiers-créateurs qui auraient pu renouveler les collections, le SAV… Toutes les mesures prises ont aggravée la situation ! »

Des marges excessives ?

L’expert qui intervient pour l’union locale CGT, relève quant à lui la confortable marge qui était réalisée par le groupement d’achat (toujours dirigé par le Jean-Pierre Frety) chargé de vendre les bijoux aux boutiques du groupe. Il juge également « faramineux » le montant des loyers qui était demandée par les SCI familiales aux magasins. « Dans ces conditions, pas étonnant qu’elles soient déficitaires. Vous connaissez le proverbe : Qui veut tuer son chien… »

Pour Guillaume Dumoulin et Gilles de Gea, de l’union locale CGT, « s’il y a eu des transferts vers d’autres sociétés contrôlées par la famille Frety, il faut qu’on le sache. Les pouvoirs publics doivent lever le voile sur les zones d’ombre ».

Une table ronde en préfecture ?

Présente au rassemblement du 30 mars, Michèle Picard, maire de Vénissieux, a écrit le 3 avril à Henri-Michel Comet, préfet de la région Auvergne Rhône-Alpes. « Les salariés demandent qu’un véritable plan de sauvegarde soit engagé, permettant une reprise de l’activité, ou une cession à un éventuel repreneur, explique l’élue. Je soutiens pleinement leur démarche. Aussi, je souhaiterais qu’une table ronde soit organisée, au plus vite, sous votre égide, en présence de l’ensemble des acteurs concernés, afin qu’une solution pérenne soit trouvée permettant de préserver les emplois ». Contactée, la direction de Jean Delatour « ne souhaite pas communiquer avant mi-avril ».

Où sont les bijoux ?

Depuis le 29 mars et jusqu’au 12 avril, la marchandise (bijoux, horlogerie…) est récupérée par la Brink’s dans chaque magasin concerné par la liquidation, et ramenée au siège social à Vénissieux. Ce qui suscite de l’inquiétude des client(e)s, qui a souvent du mal à avoir des nouvelles de leurs commandes passées en boutique.

Repères
La marque Jean Delatour a été créée en 1978 par Jean-Pierre Frety, qui ouvre son premier magasin en 1981 à Vénissieux. La vente de montres et de bijoux d’entrée de gamme par le biais des comités d’entreprises a fait le succès du groupe créé en 1989, qui a ouvert de nombreuses boutiques en France et sponsorisait même une équipe cycliste entre 2000 et 2003. Le groupe emploie directement 171 personnes, essentiellement des femmes à temps partiel. En 2016, son chiffre d’affaires s’élevait à près de 4,4 millions d’euros.

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