Les 30 ans des bacs pro

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À leur création, fin 1985, le ministère croyait avoir trouvé la solution au chômage des jeunes. Les baccalauréats professionnels, conçus avec et pour les entrepreneurs, allaient aider à leur entrée sur le marché du travail. L’insertion dans la vie active allait être plus facile que pour les titulaires d’un bac général ou technologique, qui entrent difficilement dans la vie active sans avoir validé d’autres diplômes d’études supérieurs.

Juillet 1984 : Laurent Fabius est Premier ministre et Jean-Pierre Chevènement ministre de l’Éducation nationale. C’est lui qui lance l’objectif d’amener «80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat d’ici à 2000», que l’on retrouvera inscrit dans une loi de Lionel Jospin, en 1989. C’est Jean-Pierre Chevènement encore qui met sur pied une mission nationale dite “Éducation-Entreprises”, chargée de “proposer des procédures pour renforcer les liens avec l’entreprise et améliorer le dispositif d’orientation des élèves”. “Il convient, lit-on dans la circulaire ministérielle de janvier 1985, d’assurer une meilleure cohérence entre les cursus et les diplômes d’une part, et les filières de production d’autre part.” Plus loin, le ministre fait état d’une “exigence réciproque : le monde de l’entreprise et le monde de l’éducation s’enrichiront mutuellement en communiquant et en coopérant l’un avec l’autre.”

Le bac professionnel est issu directement des travaux de cette mission, qui émet des recommandations “pour une stratégie convergente du système éducatif et des entreprises”. Appuyée sur ces recommandations, la loi du 23 décembre 1985 sur l’enseignement technologique et professionnel crée les bacs pro.

La première promotion sort deux ans plus tard. Le bac se passe alors après deux années en lycée professionnel, elles-mêmes faisant suite à un BEP ou à un CAP. Le diplôme était donc obtenu en quatre ans, soit après la classe de quatrième soit après la troisième. Depuis 2009 et la réforme Darcos, le bac pro se prépare en trois ans (avec 22 semaines de stages) après la classe de 3e et il n’est plus obligatoire d’avoir obtenu un BEP pour s’y présenter. Certains élèves, déjà titulaires d’un CAP, peuvent aussi intégrer la filière en première mais ils sont rares.

Proposant près de 80 spécialités, la voie professionnelle concerne aujourd’hui trois bacheliers sur dix. À Vénissieux, les trois lycées proposent des bacs pro : dans le secteur tertiaire à Jacques-Brel, industriel à Marc-Seguin, restauration, service, hygiène, propreté, stérilisation à Hélène-Boucher. Et les 29 et 30 janvier  tous organisent des journées portes ouvertes pour marquer ce trentième anniversaire.

La voie professionnelle, trop souvent un choix par défaut

Un jeune bachelier professionnel sur deux souhaite désormais poursuivre ses études. Ce qui n’est pas simple. Selon l’ensemble des proviseurs vénissians : “Seuls les très bons élèves poursuivent en BTS ou en IUT, précise Mme Bernard, proviseure de la cité scolaire Sembat-Seguin. Mais c’est possible. Dans notre établissement, un tiers des BTS vient d’un bac pro”. En revanche, au plan national, moins de 5% réussissent à l’université.
En trente ans, reconnaissent les proviseurs, on n’a pas gagné la grande  bataille : donner l’envie aux collégiens de faire le choix de la voie professionnelle. “Mais on s’y attelle ! On organise des mini-stages pour les collégiens, des journées portes ouvertes…” 

Force est pourtant de constater que l’orientation par défaut reste un vrai problème. “Concrètement, un jeune arrivé en fin de troisième en échec scolaire va souvent se retrouver affecté dans une section professionnelle qu’il n’a pas choisie, déplore cet enseignant qui souhaite garder l’anonymat. Les vœux d’orientation qu’ils émettent sont moulinés dans un ordinateur. Et dans les faits, beaucoup trop d’élèves sont orientés par défaut, parce que leur niveau dans les matières générales est faible ou parce qu’ils n’obtiennent pas, parmi les différentes spécialités possibles, celle qu’ils convoitent.” “Forcément, cela fait des élèves déçus, commente M. Willien, chef de travaux à Marc-Seguin. Et conséquence, ces jeunes-là décrochent souvent. Il nous arrive d’en ré-orienter.”

Rencontrés dans les ateliers de Marc-Seguin, plusieurs garçons en Maintenance des équipements industriels déclarent en effet ne pas avoir choisi cette voie. “Je rêvais d’être carrossier, nous raconte l’un d’eux. Mais en troisième, je n’avais pas de bonnes notes. J’ai eu l’impression d’être un pion puisque ce que j’ai demandé, je ne l’ai pas eu.”

Du côté des parents aussi, le bac pro n’a pas forcément bonne presse. La maman d’Amina, qui a réussi un bac pro ASSP —Accompagnement, soins et services à la personne— se souvient très bien de l’incompréhension qui a entouré la jeune fille quand elle a fait ce choix : “Amina n’avait pas de retard en fin de troisième, elle était loin d’être la dernière de la classe. C’est elle qui a choisi cette voie. Mais pour les parents, la voie royale reste encore le bac général. Et il faut bien reconnaître qu’on est loin de valoriser les sections professionnelles. La France boude ses talents manuels…”

Autre difficulté à ne pas négliger, celle du nombre de places proposées, ajoutent Mmes Kerbeci et François, respectivement proviseure et proviseure adjointe du lycée Hélène-Boucher : “Chez nous, le taux d’attractivité en Restauration est de 2,2 demandes pour une place. Celles et ceux qui sont dans cette filière ont été pris parce qu’ils se sont montrés les plus motivés. C’est moins compliqué en bac pro Services en restauration, parce qu’on a en général un candidat par place. Quant à la filière Hygiène, Propreté, Stérilisation, il y a moins de demandes.”

Les enfants d’ouvrier sur-représentés

Selon l’Observatoire des inégalités, “la création du bac pro explique pour une large partie l’élévation de la part des bacheliers dans les catégories les moins favorisées. Sauf que, trente ans plus tard, les enfants d’ouvrier semblent toujours y être cantonnés. Près de 55% des bacheliers de la session 2012 étaient des enfants d’ouvrier, de chômeur ou de retraité. On atteint même 80% si on ajoute les enfants d’agriculteur, d’employé…” Les enfants de cadres, d’enseignants ou de professions libérales y sont peu représentés.

Pour le syndicat de l’enseignement professionnel public, le SNUEP-FSU, “la valorisation de la voie professionnelle sous statut scolaire devrait s’appuyer sur une vraie volonté politique avec des mesures concrètes et des moyens pour améliorer la qualité de la formation dispensée aux élèves afin de leur permettre une meilleure insertion professionnelle et la réussite dans leurs poursuites d’études.” Et, avec les politiques d’austérité budgétaire, ce n’est pas la direction prise, déplore-t-il.

Le SNUEP reste aussi extrêmement critique sur la réforme de 2009, qui a ramené les études professionnelles de quatre à trois ans. Comme les jeunes peuvent entrer dans le cursus du bac pro sans avoir passé et réussi un BEP, ceux qui abandonnent en cours de route sortent du système scolaire sans diplôme.

Pourtant, obtenir un bac pro constitue un vrai “plus” par rapport aux diplômes de niveau inférieur. Selon une étude publiée en 2013 par le ministère de l’Education nationale, les titulaires d’un bac pro sont 46 % à occuper un emploi sept mois après l’arrêt de leurs études, contre 32 % de ceux qui ont un BEP ou un CAP.

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