Bachir Hadji, sculpteur populaire

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Un atelier d’artiste reflète vraiment ce qu’est la création. On y voit souvent un foutoir magnifique, des tentatives, des aboutissements, des bouts de crayon abandonnés sur des feuilles de papier remplies d’esquisses, des tasses à café vides, la même sculpture reproduite à des échelles différentes… L’atelier de Bachir Hadji, à la Croix-Rousse, ne démérite aucunement. On y reconnaît un âne grandeur nature, animal rencontré dans l’art de Bachir depuis le milieu des années quatre-vingt et devenu le symbole de la condition humaine, dans ce qu’elle a de plus triste et de plus désespéré. Puis l’œil se pose sur un buste qui semble être celui de Rimbaud. À y regarder de plus près, on comprend qu’il s’agit d’une ébauche du Regardeur, cette sculpture qui domine le cinéma Gérard-Philipe.

« Le visage, c’est Rimbaud, confirme Bachir. Les cheveux sont inspirés de ceux de Gérard Philipe, puisque le cinéma porte son nom. Je suis parti du portrait de Rimbaud peint par Fantin-Latour. »
Quand on rencontre un artiste, on se demande toujours à quel moment de sa vie s’est imposé le désir de créer ?
« Ma première culture, c’est la bande dessinée, répond Bachir Hadji : Blek le roc, Mandrake, Pif… Rahan me fascinait par le sacré coup de crayon de son dessinateur. C’est la bédé qui m’a amené à l’école des Beaux-Arts. Je suis né à Constantine, où l’on trouvait des loueurs de bandes dessinées. En payant une caution, on pouvait en prendre une, la rapporter le lendemain puis en prendre une autre. J’essayais de reproduire tous ces personnages. Un jour, mon instituteur demande à la classe ce qu’on voulait faire plus tard. Je ne savais pas qu’il y avait des écoles d’art et j’ai répondu dessinateur quand les autres disaient pompier ou infirmier. » C’est ainsi que chaque fois qu’un maître de l’école avait besoin d’illustrer un sujet, il faisait appel à Bachir pour le dessiner à la craie au tableau.

Dans « Territoires enclavés », le livre qu’il a publié avec l’écrivain Roger Dextre chez Jacques André éditeur, Bachir va encore plus loin : « Généreuse avec l’enfant pauvre que j’étais, la bande dessinée m’avait tendu ses pages avec ses multiples galeries de personnages. Elle m’avait donné trois choses importantes : lire, rêver et un certain bonheur insouciant : reproduire avec une extraordinaire liberté ses dessins sur les murs, sur les papiers et même sur le sol. »

Son père étant parti travailler en France, Bachir trime dur pour ramener un peu d’argent à sa famille. Il arrive à Lyon alors qu’il a 17-18 ans. Il s’inscrit à l’école des Beaux-Arts (« on devait être trois ou quatre fils d’ouvriers »), dont il sortira en 1983. Dans sa promo, Sylvie Dupin et Frédérique Fleury, qu’il retrouvera aux ateliers Henri-Matisse.
« Je m’étais spécialisé en sculpture mais, quand on sort de l’école, il n’est pas évident d’en vivre. J’avais aussi étudié la peinture et le dessin avec le fil à plomb. De même que j’avais passé du temps dans les musées à dessiner. Je peignais sur des rouleaux de papier kraft, avec des pots récupérés que les copains m’apportaient. Quand j’étais riche, j’achetais des châssis. Dès le début, y compris dans mon travail d’étudiant, j’ai eu envie de parler du monde contemporain, de certaines catégories de gens et des souffrances humaines. »

Ses premières peintures, qu’il a accrochées aux murs d’une salle attenante à son atelier, font penser aux bandes dessinées d’Enki Bilal. La douleur, la noirceur y sont déjà présentes, comme elles le seront plus tard dans ses sculptures.
Bachir ayant fait quelques stages chez un fondeur, il peut gagner sa vie en sculptant des décors pour le théâtre, l’Opéra de Lyon et la télévision. Dans « Louis la brocante », la série de France 3, le personnage incarné par Victor Lanoux est un peintre amateur : « Tout ce qu’on voyait de sa peinture, reprend Bachir, j’en suis l’auteur. »

Il donne encore des cours au centre social de Vaulx-en-Velin, où officie le sculpteur Gérald Martinand, et à la MJC de Bron. C’est à ce moment qu’il est contacté par Madeleine Lambert, qui dirige à Vénissieux le service des arts plastiques. « Je la connaissais de nom et elle, elle connaissait mon boulot. La Ville avait passé commande d’un bas-relief pour la façade du musée communal de la Résistance et de la Déportation et, très vite, elle me l’a proposé. Ce fut une belle rencontre ! Elle m’a demandé de rencontrer des résistants de la MOI (Main d’œuvre immigrée) pendant six mois. Je passais des après-midi avec eux à les écouter me raconter leur vie. Ils étaient tous étrangers, ils s’étaient battus pour la France. Cela m’a secoué. Je me suis senti très concerné, pleinement Français, à me pencher ainsi sur la vie de ces jeunes de 17 ans morts pour la France… des juifs polonais, allemands, espagnols ou en provenance des pays de l’Est. Lors de l’inauguration du bas-relief, les survivants étaient là. Quand on a enlevé le drap qui le recouvrait, ils pleuraient et moi, j’avais la chair de poule. Ceux qui étaient venus de loin et que je ne connaissais pas pensaient que la sculpture avait été faite par un vieux. C’est un des plus beaux compliments que j’ai reçus. »

Après ce travail qui continue d’attirer les regards, Bachir se voit confier la direction d’un cours aux AMAP (ateliers municipaux d’arts plastiques) —aujourd’hui les ateliers Henri-Matisse. « J’ai commencé par un atelier de peinture aux Minguettes. Après le départ de Martinand, j’ai repris celui de sculpture. Vénissieux est la seule commune à se consacrer autant à l’art. Beaucoup de gens extérieurs à la ville trouvent intéressant de venir à Henri-Matisse. Vénissieux, c’est mon oxygène ! »
Bachir a signé d’autres commandes publiques que l’on peut voir à la Croix-Rousse, Villeurbanne, Vaulx-en-Velin, Décines, Saint-Fons, Bourg-lès-Valence, etc.

« Le Burkina est un pays pauvre mais l’état aide beaucoup. On peut voir des sculptures à chaque rond-point, un peu comme à Vénissieux. »

En 1986, Bachir est invité à un symposium au Burkina Faso. « Nous étions en brousse et chaque artiste avait sa case et un seau d’eau. J’ai découvert l’Afrique et je suis tombé amoureux de ce pays. J’y suis retourné, pour des symposiums ou tout seul, pendant une vingtaine d’années. La première fois, c’était pour sculpter du granit. Les Burkinabés sont un peuple de fondeurs et, comme je m’intéresse au bronze, j’y allais pour échanger et travailler avec eux. »
Laongo, où débute cette « belle aventure », se trouve à 35 km de Ouagadougou. C’est depuis devenu un musée en plein air, payant, qui fait vivre la population. « Ils ont formé des guides qui touchent un salaire et des pourboires. Des cars entiers de touristes y viennent et beaucoup d’écoles aussi. J’ai cinq sculptures là-bas. L’art est important au Burkina. Le pays est pauvre mais l’état aide beaucoup. On peut voir des sculptures à chaque rond-point, un peu comme à Vénissieux. »

Le pays a traversé des années difficiles. Le premier symposium auquel Bachir s’est rendu avait été organisé avec le président Thomas Sankara, assassiné en 1987 lors du coup d’état qui amène au pouvoir Blaise Compaoré. « Depuis, reprend Bachir, Compaoré s’est enfui et les militaires qui l’ont remplacé ont donné le pouvoir au peuple. L’espoir va continuer. Le site de Laongo affiche aujourd’hui complet, au point que les nouvelles sculptures devront être placées à l’extérieur. »
Le gouvernement burkinabé vient de décerner à Bachir, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Paris, le titre de chevalier des arts, des lettres et de la communication. La cérémonie s’est déroulée le 11 janvier. Sobrement, avec cette humilité qui le caractérise, Bachir avoue : « C’était touchant ! »

Une pensée sur “Bachir Hadji, sculpteur populaire

  • 12 octobre 2019 à 8 h 38 min
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    bravo Bachir pour ce beau parcours.jo

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