Alain Mougniotte : « L’école doit d’abord former des citoyens »

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Dans la cour de l’ESPE de Lyon à la Croix-Rousse

 

– Alain Mougniotte, Qu’est-ce qui vous a motivé, vous le directeur de l’ESPE et professeur des universités, à prendre la présidence du Certa en 2013 ?
– « J’ai toujours été socialement investi dans la cité. Je ne conçois pas ma vie dans un cadre strictement professionnel. Il y a deux ans, à la demande de Marc Plotton (ancien président du Certa, N.D.L.R.), j’ai accepté avec plaisir d’en prendre la présidence. Pour moi le Certa est un centre de formation des apprentis de la deuxième chance, dont les missions correspondent pleinement à mes valeurs, à savoir aider ceux qui en ont le plus besoin. Je pense que le rôle de tout enseignant est d’enseigner d’abord à ceux qui apprennent le moins bien ou qui ont connu des parcours plus difficiles pour diverses raisons.
« Ceux qui ont des facilités — que ces facilités soient sociales, économiques ou culturelles — s’en sortiront toujours. C’est pourquoi il faut davantage aider les autres. Et de ce point de vue l’œuvre entreprise par mes prédécesseurs au Certa mérite d’être poursuivie. Même s’il y a des difficultés financières et qu’il faut évoluer avec son temps. »

– Le Certa a connu une très longue grève au printemps dernier. Êtes-vous définitivement sorti de ces difficultés ?
– « On en est sortis mais très fragilisés sur le plan financier. La grève a duré 77 jours et a bien failli mettre en péril la structure. Les sept formateurs qui s’étaient mis en grève ressentaient un mal-être, ils avaient leurs raisons. Cinq sont toujours avec nous. Les deux autres sont partis de leur propre chef. Je n’ai jamais voulu exclure. Le Certa a pour vocation d’insérer socialement et professionnellement, ce n’est pas pour agir autrement avec nos salariés.
« Il est dommage de n’avoir pu éviter un mouvement social aussi long. L’important désormais est d’aller de l’avant. Comme toute structure associative de formation, le Certa vit des moments de crise, on n’est pas les seuls à avoir eu ce genre de problème. »

– Votre curriculum vitæ mentionne une expérience dans la formation professionnelle dès les années quatre-vingt, c’est donc un domaine qui vous a toujours intéressé ?
– « Disons que mon histoire familiale m’y prédestinait. Mon père était professeur dans un collège technique, je suis issu d’une famille qui a toujours été liée de près ou de loin à l’industrie. J’ai d’ailleurs plus tard passé un bac maths et techniques. Logiquement, j’aurais dû devenir ingénieur, mais j’ai préféré embrasser la carrière d’instituteur. En gardant toutefois un intérêt pour le monde industriel, d’où cette expérience de formateur au Greta de Mâcon dans les années quatre-vingt. »

– L’enseignement, c’est une véritable vocation ?
– « Oui, j’ai ça dans les tripes. C’est un beau métier, même si c’est épuisant quand on s’investit pleinement. Aujourd’hui la direction de l’ESPE m’a quelque peu éloigné de la pratique du professorat. Je n’assure plus que 64 heures de cours par an. Mais ce sont 64 heures de pur plaisir, un bonheur, un bol d’air. »

– Dans les nombreux ouvrages dont vous êtes l’auteur, la question du lien entre éducation et citoyenneté est centrale…
– « Je suis effectivement pour une école libératrice. La république ne peut fonctionner et vivre qu’avec des hommes libres, éclairés, capables de faire des choix parmi les possibles qui s’offrent à eux, en s’appuyant sur une conscience éveillée. L’école, à travers tout ce qu’elle fait, doit former un citoyen avant de former un homo economicus, un agent qui ne serait là que pour faire tourner l’économie.
« Comme je vous le disais au début de notre entretien, j’estime qu’un homme doit être capable de s’investir socialement ailleurs que dans la sphère professionnelle. Et pour ce faire, on doit pouvoir comprendre ce qui se passe autour de nous pour faire des choix et être maître de son destin. On peut tenir une petite part de cette maîtrise à travers un bulletin de vote, un investissement dans la cité, au niveau du syndicalisme, de la politique, de l’engagement associatif… Donc, oui, pour moi l’école doit d’abord former un citoyen avant de former un ajusteur, un électricien ou un ingénieur. »

– On a pourtant le sentiment que l’école cherche de plus en plus à s’adapter aux besoins du marché…
– « Comment vous dire ? Je suis par nature optimiste, même si parfois je suis un peu déprimé. Jean Monet, l’un des pères de l’Europe, a dit : « Si c’était à refaire, ce n’est pas par l’Europe du charbon et de l’acier que je commencerais, mais par l’Europe de l’éducation. » On devrait s’en souvenir. »

– On entend à longueur de temps les déclinistes et les nostalgiques dire que le niveau a baissé, que l’école ne remplit plus son rôle… Cela vous agace ?
– « Je pense qu’il faut qu’on arrête de regarder dans le rétroviseur, de dire que le niveau a baissé, que les jeunes ne sont plus bons à rien. Platon déjà faisait le même constat ! Le « c’était mieux avant » n’a rien de nouveau. Je crois qu’il faut simplement accepter que le monde change, que les comportements doivent s’adapter pour permettre aux jeunes de vivre pleinement le monde qu’ils habiteront demain.
« Hier, l’école fabriquait si j’ose dire un « produit fini » pour la vie entière. Aujourd’hui, l’enjeu est plus de former quelqu’un ayant suffisamment de compétences pour être capable de s’adapter à un environnement économique qui évolue de plus en plus vite. »

– Une évolution des pratiques est donc nécessaire aujourd’hui ?
– « Elle est indispensable. L’école doit changer, doit intégrer le numérique, s’adapter aux nouvelles technologies, aux nouvelles manières d’apprendre. C’est d’autant plus vrai que l’école n’a plus le monopole de l’apprentissage, elle est mise en concurrence avec d’autres sources de savoir. »

– Fait-on le même métier quand on enseigne dans les quartiers populaires ?
– « Faire classe dans ce que l’on a longtemps appelé les ZEP (Zone d’éducation prioritaire, N.D.L.R.) est effectivement très différent que d’enseigner en zone rurale ou favorisée. L’important est de préparer des enseignants qui soient capables d’aller partout. C’est ce que l’on fait ici, à l’ESPE. La nouvelle formation que nous donnons est professionnalisante par le recours à la recherche. Nous apprenons aux futurs enseignants à puiser dans les travaux de recherche pour adapter leur pratique aux situations qu’ils rencontrent. »

– Mais les professeurs affectés dans les quartiers populaires sont souvent jeunes et peu expérimentés, alors qu’il s’agit de postes plus exigeants…
– « C’est un défaut de notre système. Plus on est ancien dans la profession, plus le barème individuel est élevé, ce qui permet d’aller plus facilement dans l’établissement de son choix. Et sauf exception, ceux qui ont le choix ne vont pas dans les quartiers populaires. C’est un défaut que l’on essaie de corriger avec des primes, sans y parvenir réellement.
« Mais on peut faire le même constat par rapport aux affectations dans les classes charnières comme le CP, qui sont déterminantes pour l’avenir des élèves. Dans l’idéal, seuls les professeurs ayant une grande expérience devraient pouvoir prendre ces classes. »

– Outre vos activités de directeur de l’ESPE et de président du Certa, vous êtes également vice-président du Cercle Condorcet de Lyon, qui milite notamment pour la laïcité. Quelle conception avez-vous de la laïcité ?
– « La laïcité ne doit pas être vue comme quelque chose qui interdit, mais au contraire qui protège, qui garantit notre liberté. La laïcité n’est pas seulement la liberté de croire ou de ne pas croire, elle doit aussi permettre à l’individu de se déployer dans toutes ses dimensions. Je prends un exemple concret : ici à l’ESPE, j’ai été confronté au problème de deux jeunes femmes qui étaient menacées d’être mariées de force par leurs familles. J’ai fait le nécessaire pour les protéger de leurs familles et qu’elles puissent suivre la voie qu’elles avaient choisie. »

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