Le cœur de l’une, les yeux de l’autre

Devenue déficiente visuelle à l’âge de 17 ans, Fanny Conde se revendique valide à part entière. Elle le démontre en croquant dans le sport, sa passion, au gré de ses envies. Fanny impressionne jusqu’à son guide, Philippe Gaudiez, le président de l’association vénissiane GTA Handic’Alpes. Dimanche, ensemble, ils courent le marathon de Paris.
Encore ado, Fanny Conde était une sportive accomplie, habituée des pistes d’athlétisme et des chemins de randonnée de sa Bourgogne natale. La maladie neuro-dégénérative qui l’a touchée à l’âge de 17 ans et qui l’a privée de la vue n’a pas mis un terme à cette passion-là. Après avoir digéré comme elle le pouvait son nouvel état, Fanny a fini le cycle scolaire en obtenant son bac. “J’étais assez bonne élève, ça m’a aidée. Et puis j’ai été bien accompagnée par ma famille, mes amis, quelques profs du lycée. Si je n’ai pas craqué, c’est grâce à eux.”
Avant de plonger dans le monde du travail, Fanny a pris la direction du Gard afin de bénéficier d’une réadaptation et d’une rééducation fonctionnelle pour déficients visuels. “J’ai passé quatre mois seule afin de préparer ma réinsertion familiale, sociale et professionnelle. J’ai fait de belles rencontres, le cadre était magnifique, ça m’a permis de préparer mon retour à la réalité.” Sa réalité, ce sont des études de kinésithérapie à Lyon, un cycle long de quatre ans qui l’oblige à mettre entre parenthèses le sport. Mais le résultat est là !
Diplôme d’État en poche, la jeune kiné effectue d’abord des remplacements dans des centres spécialisés de l’agglomération lyonnaise, avant de trouver un emploi à Villeurbanne. “On ne peut pas dire que j’ai sauté de joie, admet-elle. Mais j’étais plutôt soulagée. Ça m’a permis de me replonger tranquillement dans l’univers sportif. J’ai ainsi découvert l’escalade, notamment à Vaulx-en-Velin, une des communes pionnières dans cette discipline. J’ai également pu m’initier à l’aviron sur le site de Miribel, un club ouvert à tous, aux gens qui privilégient le loisir. Là-bas, j’ai connu Joséphine Cortinas, une retraitée vénissiane extraordinaire.”
Plus ou moins en forme selon les sautes d’humeur de sa maladie, Fanny retrempe dans sa passion première. Elle s’offre des randonnées avec des amis. L’un d’eux lui apprend l’existence de GTA Handic’Alpes, une association vénissiane créée en 2006. Présidée par Philippe Gaudiez, elle a pour but d’accompagner et de guider sur les chemins de montagne des personnes ayant un handicap visuel, pour une journée, une week-end ou pour une semaine itinérante, l’été. “J’avoue que sur le coup, ça n’a pas fait tilt, reconnaît Fanny. Mais quelques mois plus tard -on entrait dans la saison 2011-2012-, j’ai rencontré Philippe lors d’une de mes randonnées. Là, j’ai voulu en savoir davantage sur cette association dont le slogan est de démontrer que le sport est un facteur d’intégration dans lequel voyants et malvoyants ont le point commun de se dépasser. Et d’aller toujours plus loin en suscitant des moments de rencontres et d’échanges. Le concept m’a plu, mais je me suis surtout focalisée sur la possibilité de faire des semi-marathons avec un guide, en l’occurrence Philippe Gaudiez.”

À nous deux Paris !

On ne peut pas dire que les débuts de sa collaboration avec le président de Handic’Alpes furent des plus réussis. Philippe se souvient encore de ce jour de l’été 2012 : “Il s’agissait d’un simple entraînement à Parilly. Une seconde d’inattention de ma part a suffi. Tenue par un simple ruban, Fanny a chuté en raison d’un léger monticule, je crois. Je ne lui avais pas donné l’information assez tôt. Résultat : un genou très esquinté et quatre mois d’arrêt. Cela tombait d’autant plus mal qu’on démarrait un entraînement intensif pour participer au marathon de Paris, ce dimanche 7 avril. Plusieurs fois, Fanny m’avait fait part de son rêve de s’offrir un jour un marathon. Après plusieurs sorties sur plus de 21 km, notamment les trois tours du parc de Miribel (soit 29 km) que nous avions avalés, je me suis pris au jeu et je lui ai proposé un des plus jolis marathons du calendrier, celui de Paris. Au niveau mondial, c’est le sixième marathon en terme de participants terminant le parcours (32 980 en 2012) et le neuvième plus rapide en terme de performance. On aurait pu tenter celui de New-York, c’est le plus médiatique du monde, mais surtout le plus onéreux !”
Depuis janvier, le binôme suit un programme intensif pour être fin prêt le jour J : une heure et demie d’entraînement hebdomadaire au parc de Parilly. “Dès ma journée de travail achevée à Villeurbanne, je rejoignais Philippe à Parilly, commente Fanny. Le week-end, on s’inscrivait à un 10 km ou à un semi dans la région. Un rythme presque infernal. En plein hiver, on s’équipait de la frontale (une lampe fixée sur la tête) pour pouvoir courir à la tombée de la nuit, et je ne vous parle pas des températures négatives…”
Le marathon est une chose, mais la complicité qui s’est créée entre les deux sportifs a visiblement changé leur regard. “Je n’ai toujours eu qu’une passion, la rando en montagne, admet Philippe Gaudiez. Je n’ai jamais été attiré par les 10 km, les semi voire les marathons, mais avec Fanny j’ai pu me lancer dans ce nouveau défi, me mettre à son niveau.” Fanny en rit. “J’ai accepté ce marathon pour avoir la paix, je n’avais pas le choix !”
Ne serait-ce que pour répondre à ces déficients de l’esprit qui, lors de quelques courses, ont trouvé amusant de lui lancer : “Il est où ton chien pour te guider ? », Fanny est remontée à bloc. « Être obligée de porter des t-shirts fluo mentionnant mon état pour éviter d’être bousculé par des inconscients, cela me révolte tout autant.”
À moins d’un imprévu qu’on ne lui souhaite évidemment pas, Fanny ira au bout de son 42,195 km dimanche, sur le bitume parisien.

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