Guy Fischer, l’obstiné

Il voulait être médecin, est devenu instituteur avant d’être élu et réélu sans discontinuer depuis 1977 : premier adjoint au maire, conseiller général, sénateur. Guy Fischer, qui a pris sa première carte au PCF à 19 ans, se targue d’être resté la voix des sans-voix jusqu’au palais du Luxembourg.
Dans la gamme des agendas Quo Vadis, Guy Fischer choisit toujours le modèle “Président”. Forcément. Il faut bien deux pages grand format pour inscrire une semaine normale du sénateur du Rhône. Lundi, les rendez-vous préparés par ses assistantes parlementaires, Françoise et Ghislaine, s’enchaînent à Vénissieux : “C’est la vie qui entre dans les bureaux.” Mardi, départ par le TGV de 6 h 30 pour le palais du Luxembourg. Retour le jeudi soir. Vendredi, nouvelle permanence à Vénissieux. Le week-end ? Une réunion par-ci, une assemblée générale par-là, des rencontres improvisées sur le marché du centre. Du temps libre aussi, que Guy Fischer consacre à sa famille (“Je suis le photographe officiel de nos réunions !”)… ou à son jardin. À moins qu’il parte randonner avec Denise, sa compagne, souvent dans le Haut-Bugey. “Ce que j’aime par-dessus tout, c’est aller rendre visite à “mon” chêne, à Sutrieu, ou à l’abbaye d’Arvières. Je reviens chaque fois du Valromey avec un intense sentiment de plénitude”, dit-il.
En ce moment où les médecins lui ont recommandé de consacrer son énergie à se soigner, les rendez-vous se sont recentrés sur Vénissieux. Toujours nombreux, soigneusement soulignés, toujours écrits avec le même stylo : “Un Parker que m’ont offert les patrons de la zone industrielle que j’avais reçus au Sénat. Je l’emmène partout, il est tout cabossé !”
Depuis des années, ces agendas racontent la vie de Guy Fischer. Il feuillette celui de 2012, tout juste refermé. Pour l’élection présidentielle, il a choisi son candidat, celui du Front de gauche. Sur la première page, un autocollant clame : “Mélenchon présidons”. En mai, il confronte ses pronostics aux résultats. En juin, il observe à la loupe les élections législatives. Normal : le sénateur préside le comité de soutien à la candidate du PCF et du Front de gauche, Michèle Picard. Les pages gardent la mémoire de toutes les réunions publiques auxquelles il a participé dans la circonscription… Sur les colonnes de droite sont collés article découpé, faire-part, carton d’invitation ou billet de concert en souvenir d’une échappée estivale en Toscane. Une vie, vous dis-je.

À l’école patronale
Sa vie, Guy Fischer la commence le 12 janvier 1944, à Décines. “Je suis né dans une des cités ouvrières de la Société lyonnaise de textiles. Arméniens, Russes, Polonais, Italiens et quelques Français, nous vivions côte à côte, modestement. Le patron, Maurice Cusin, possédait l’usine, les logements, l’école privée où l’on nous dispensait l’instruction religieuse. Il payait même nos enseignants. Mon père faisait double journée pour joindre les deux bouts. Mes parents ne sont jamais partis en vacances. Ils passaient leur temps libre au jardin.
“Ma trajectoire naturelle était de devenir ouvrier mais le directeur de l’école a convoqué mon père : je crois que le petit peut faire quelque chose. J’ai passé le concours d’entrée au cours complémentaire (notre actuelle 6e) et me suis retrouvé interne à Crémieu, à l’école publique. J’y suis resté jusqu’au BEPC. La discipline était de fer, avec marches obligatoires dans la campagne par tous les temps. Ça forge.” Il fréquente ensuite le lycée Chaponay, à Lyon (renommé Antoine-Charial).
“Un jour, mon père est rentré avec deux lettres à la main : une de licenciement et une d’expulsion. Nous avons été transférés, avec des centaines de voisins, dans la cité HLM de Cornavent. Jetés là comme des chiens, sans qu’il y ait la moindre résistance. Je n’ai jamais compris.”
Adieu jardin potager, poulailler, fleurs. Guy éprouve la dure loi du capitalisme et ne tarde pas à militer, sous l’impulsion d’une jeune communiste, Monique. Il a 17 ans quand il adhère à la Jeunesse communiste et 19 quand il prend sa première carte au PCF. En 1962, Guy est délégué avec Monique au festival mondial de la Jeunesse et des Étudiants, à Helsinki. “C’est là qu’on a fêté l’indépendance de l’Algérie.” Un engagement qui le marque au point d’occuper aujourd’hui encore son combat contre les crimes du colonialisme.
La Finlande sera le premier de nombreux voyages qui transformeront notre sénateur en globe-trotter. Et qui lui permettront de croiser notamment la route de Nelson Mandela, à Rio de Janeiro. “Toutes les écoles de samba défilaient en son honneur. Moi, j’étais au milieu du carnaval, tenant Mandela au bout de mon objectif. J’ai fait ma photo du siècle !”

À l’école de la vie
Revenons aux années soixante. Bachelier, le jeune homme découvre le monde, épouse Monique mais perd de vue les études. Il rate médecine. “Je croyais que tout était arrivé. J’avais oublié qu’il fallait bosser.” Sauf qu’il mène double journée : la nuit maître d’internat, le jour étudiant.
Un petit Olivier pointe son nez chez les Fischer, en janvier 1966 : “On avait un enfant, pas de boulot. Monique a postulé à la mairie de Vénissieux. C’est ainsi qu’on est venus habiter boulevard Ambroise-Croizat.” En ce temps-là, les garçons font un service militaire de seize mois. Le jeune papa doit partir sous les drapeaux. Après l’école de sous-officiers, il est affecté à Sathonay-Camp. “Quand le gosse venait me voir avec sa mère, il ne me reconnaissait pas.”
En décembre 1968, enfin, une nouvelle vie commence. À Vénissieux. Guy milite beaucoup au parti communiste, monte en responsabilité, devient secrétaire de la section centre. Mais ça ne nourrit pas la famille. Il n’a pas pu être médecin, il sera instituteur. Un poste de remplaçant à Lyon, un autre à l’école Château-Gaillard, à Villeurbanne. Directement jeté dans le bain. Et… c’est la cata. La dépression. “Au lieu de faire la classe, je me tirais. Louis Ferrandiz, le directeur, m’a soutenu de façon incroyable.”
“Les anciens avaient laissé à Guy la classe la plus difficile : celle de fin d’études, se souvient M. Ferrandiz. Il n’était pas préparé à enseigner à ces grands garçons de 14 ans. Comme j’avais un demi-service dans un CM1, je lui ai proposé de venir dans ma classe le matin et l’après-midi, je l’accompagnais dans la sienne. On a fait ça toute l’année.”
Le jour du CAP arrive et Guy refuse d’aller passer l’examen. “Je suis allé le chercher, je l’y ai emmené et il a réussi !” Quand on lui fait remarquer que Guy Fischer lui en est encore reconnaissant, il rétorque : “Si vous voulez mon avis, Guy est surtout un fidèle parmi les fidèles. À l’amitié, à la parole donnée. Moi, je ne suis que très peu de chose dans cette histoire. Sa réussite, hier comme aujourd’hui, il ne la doit qu’à son travail.”
On est en 1972 et la famille s’agrandit d’un second enfant, Xavier. Guy a 28 ans, sa carrière d’instit’ se développe à Vénissieux. Elle est stoppée net en 1977. Aux élections municipales, deux petits jeunes sont élus sur la liste d’union de la gauche que conduit le communiste Marcel Houël : Guy Fischer et André Gerin. L’un sera premier adjoint au maire, l’autre entame aussi vite un second mandat, celui de conseiller régional. Cinq ans plus tard, la commune est scindée en deux cantons : le nord vote Houël, le sud Fischer. Élu des Minguettes au Conseil général, Guy Fischer le restera 26 ans. Une de ses fiertés.
“On me voyait alors comme le successeur naturel de Marcel”, assure-t-il. Oui, mais non. Quand le maire décède en 1985, c’est André Gerin que le parti communiste choisit pour diriger la Ville. À l’évocation de cette période, on sent encore une fêlure chez Guy Fischer. Une explication ? Il en avance une. “André travaillait chez Berliet, il était membre du comité central. Moi, je ne faisais pas partie de la classe ouvrière, même si mes racines y plongeaient. C’est toute l’histoire du PCF à Vénissieux. Mais j’ai toujours fait preuve d’obstination. Le lendemain du jour où on élit André Gerin maire, j’ai continué comme si de rien n’était. Pendant dix ans, chacun a joué sa partition à sa manière mais nous avons mis au-dessus de tout les intérêts de la ville et des Vénissians.” Et pour le reste ? “Mes sentiments, je les garde pour moi.”
1995 sonnera comme une revanche. André Gerin siège à l’Assemblée nationale depuis deux ans et Guy Fischer est désigné pour conduire une liste “progressiste et républicaine” aux sénatoriales dans le Rhône. Un coup de poker gagnant. Vénissieux peut alors se targuer d’avoir “couvé” deux parlementaires communistes différents mais complémentaires qui ont mené les mêmes combats, notamment pour le service public, les entreprises, l’industrie. Les fonctionnaires de l’agence postale aérienne de Saint-Exupéry se souviennent de leur engagement à leurs côtés. Et ne parlons pas des Veninov.

Un vice-président communiste au Sénat
Résumer le parcours de Guy Fischer depuis son entrée à la Haute assemblée est mission impossible. Inscrit au groupe communiste, républicain et citoyen, il a notamment été vice-président de la commission des affaires sociales, l’une des plus importantes. Il y travaille sur la protection sociale, la santé, le handicap. Un autre thème l’accapare : la défense des droits de l’homme et la lutte pour les sans-papiers, qui le voit souvent intervenir au centre de rétention administrative de Saint-Exupéry. Jamais il ne loupe une réunion, une séance de jour comme de nuit, au point d’avoir été désigné en 2006 “sénateur le plus actif” par un magazine.
Par trois fois, Guy Fischer est également élu vice-président du Sénat. Resté dix ans dans cette responsabilité, il ne s’y est pas représenté en octobre dernier. “Mais il n’était pas au perchoir pour paraître”, assure Robert Bret, ancien sénateur communiste des Bouches-du-Rhône, son “frère en politique”. “Moi, je le regardais. Je voyais son souci de laisser se développer le débat démocratique, son autorité. Guy apporte énormément au groupe, et au Sénat, parce qu’il travaille avec rigueur tous ses sujets, ses interventions, les projets de loi. Ce qui est fort, c’est le pont qu’il fait entre le terrain, le quartier, la ville de Vénissieux, le département… Il est le représentant de ces populations. C’est pour cela qu’il privilégie tant l’accueil de représentants d’associations et de jeunes au Sénat. Ces visites prennent avec lui une dimension d’instruction civique, politique et sociale essentielle.”
“Accessibilité, simplicité, proximité, c’est la base de mon activité d’élu”, confirme Guy Fischer. C’est ainsi que, pas plus tard que samedi, il était au côté des footballeurs de l’AS Minguettes, pour les encourager.
Moi : “Vous n’avez jamais envie de dire « Lâchez-moi ! » à tous ces gens qui vous sollicitent constamment ?”
Il n’hésite pas une seconde : “Non. Les rencontres que je fais, l’amitié dont je suis entouré sont autant de bouffées d’oxygène que je reçois. Toutes mes journées, je les déguste à pleines dents !”

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