La Route nationale 7 : 2000 ans d'histoire

La longue voie goudronnée traverse tout Vénissieux, du sud au nord. Sur le plateau des Minguettes, elle porte le nom d’Yves Farge et devient route de Vienne en entrant au Moulin-à-Vent. Mis à part le fait qu’elle sert de limite communale avec Saint-Fons et Lyon, plus rien ne la distingue des autres avenues de la cité. Depuis l’inauguration de l’A7 en 1965, l’intense circulation qui la caractérisait s’est détournée vers l’autoroute du Soleil. Il y a cinq ans, elle a même été rétrogradée de RN 7 en route départementale, la RD 307. Un mythe s’est effacé, symbole de Provence, promesse de vacances, que Charles Trenet chantait tout guilleret : « Nationale 7, il faut la prendre qu’on aille à Rome, à Sète ; à 2 à 3 ou même, à 7 ; c’est une route qui fait recette ». Quel rapport avec notre ville ? C’est que la « plus belle route de France », et aussi la plus importante puisqu’elle reliait Paris à Marseille et à la Méditerranée, a voyagé dans le passé vénissian pendant plus de 2000 ans.

Durant l’Antiquité, elle fut une voie romaine. Tantôt dallée, tantôt cailloutée, elle courait en ligne droite de Vienne à Lugdunum. Contrairement à l’autoroute actuelle, les Romains l’avaient tracée loin des rives du Rhône afin de couper au plus court. Le passage sur les crêtes des collines plutôt qu’en fond de vallée leur permettait aussi de voir arriver au loin un éventuel ennemi. Pendant des siècles, des flots de marchands et de simples passants, les soldats des légions impériales et les empereurs eux-mêmes en foulèrent la chaussée.
S’il ne reste plus rien à Vénissieux de ces prestigieux voyageurs, leur souvenir demeure tout près, à Solaize, sous la forme d’une colonne blanche haute de 2,5 m qui servait de borne à la voie vénissiane. Le sommet du fût de pierre déroule une dédicace en latin : « TI CLAUDIVS DRVSI F. CAESAR AVGVST GERMANICVS PONT MAX TR POT III IMP III COS III PP VII », soit en français : « A Tibère Claude, fils de Drusus, César, Auguste, le Germanique, Grand Pontife, dans sa troisième puissance tribunicienne, salué trois fois Empereur, trois fois Consul, Père de la Patrie. N° 7 » . La litanie des charges honorifiques désigne l’empereur Claude, né à Lyon, qui dota la région d’une voie refaite à neuf en l’an 43 après Jésus-Christ : celle longeant les Minguettes et le Moulin-à-Vent.
Tous les 1481 mètres soit tous les milles romains, des «  bornes milliaires » semblables à celle de Solaize se succédaient en bordure de la voie ; il devait en exister trois ou quatre sur le territoire vénissian, numérotées de 12 à 15. Elles ont été perdues depuis des lustres mais peut-être ressortiront-elles un jour de terre ?

Après la chute de l’empire romain, la voie de Lyon à Vienne se dégrade inexorablement, au point qu’au Moyen-Age, la plupart des voyageurs préfèrent embarquer sur les bateaux du Rhône au lieu de risquer leur vie sur un itinéraire qui n’a plus de route que le nom. Au début du règne de Louis XIV, en 1664 précisément, le pape envoie son neveu le cardinal Chigi en ambassade auprès du roi de France. Un personnage d’une telle importance méritant tous les égards, le roi ordonne que la route reliant Avignon à Paris soit réparée d’urgence : Son Eminence « doibt aborder en personne et suivre les dits grands chemins avecq un grand train et quantité de seigneurs et autres personnes de quallité, ne sçauroient passer sans peril en leurs carrosses en danger de tomber ou de se rompre et verser en plusieurs endroicts desdits chemins ». Le tronçon entre Lyon et Vienne donne du fil à retordre au responsable des travaux, le « grand voyer en Dauphiné ». Planter des traverses en bois pour arrêter les éboulements, « rompre les grosses pierres qui embarrassent le passage », reboucher les nids de poules et « secher le mieux que faire ce pourra ledict chemain » mobilise longuement les riverains.
En 1710 le travail est à refaire, « le chemin étant devenu impraticable » et même transformé en mare à canards car enfoui « presque partout beaucoup plus profond que les terres labourables ». La « montée de Saint-Fond après la poste en venant de Lyon », à l’emplacement de l’actuel boulevard Yves Farge, s’avère notamment si étroite et dans un tel état qu’on préfère la convertir en fossé d’écoulement des eaux et construire une nouvelle chaussée à côté.

Ce mauvais état digne d’une piste de la forêt amazonienne oblige à emprunter des moyens de transport un peu particuliers. Depuis le 16e et au début du 17e siècle, les routes royales sont équipées de relais où les conducteurs de diligence peuvent échanger leurs chevaux épuisés contre des montures fraîches et ainsi poursuivre leur voyage le plus rapidement possible. Grâce à ce merveilleux système, moins de deux jours suffisent pour franchir cent kilomètres.
L’un des relais se situe à « la poste de Saint-Fons » et l’étape suivante à Saint-Symphorien-d’Ozon. Mais là, au lieu de chevaux, on vous propose d’autres animaux mieux adaptés à l’obstacle… Un habitant du Languedoc passé par chez nous en 1738 raconte son périple sur l’un de ces « taxis » : « partis de cette ville [Vienne], avons passé à Saint-Symphorien d’Ozon. Dans ce bourg il y a une poste, qu’on appelle la poste aux ânes. Véritablement, elle est servie par des gros et bons ânes. Entre autres on me donna à moi une grosse ânesse qui ne quitta pas le galop jusqu’à l’entrée du faubourg de La Guillotière de Lyon, mais quelque violence que le chevalier puisse faire, on ne saurait faire entrer aucun de ces ânes dans le faubourg. Ils s’arrêtent tout court et très rétivement à l’endroit qu’ils ont accoutumé ». Un bourgeois juché sur un baudet lancé au triple galop, la scène ne devait pas manquer de piquant !

Le décor change radicalement sous le règne de Louis XV. La création des ingénieurs des Ponts et Chaussées puis de la corvée royale pour effectuer les travaux à des prix imbattables – les paysans besognant gratuitement -, permet de quadriller la France d’un réseau impeccable. La section vénissiane de la « grande routte de Lyon en Provence » est ainsi réaménagée à partir de 1743, puis régulièrement entretenue par les habitants du village et des communes voisines. Le transport des marchandises et des personnes s’accélère et atteint une ampleur inédite, comme en témoigne un touriste parti de Lyon le 9 juin 1837, Stendhal : « Me voici arrivé à Vienne par une route toute de montées et de descentes ; deux ou trois fois ma pauvre petite calèche a été sur le point d’être brisée par les énormes charrettes à six chevaux venant de Provence. Et je n’aurais pu me venger : le moindre signe d’insurrection de ma part m’aurait valu les coups de fouets de deux ou trois charretiers ». « Le nombre de chevaux qui périssent sur la route, et dont on voit les tristes débris, est fort considérable. C’est probablement l’endroit de France où l’on voit passer le plus de grosses charrettes. Tous les savons, toutes les huiles, tous les fruits secs dont le Midi approvisionne Paris et le Nord, sillonnent ce chemin ».
Des accidents, des conducteurs grognons et des files de camions… déjà

Sources : Archives de l’Isère, 2 C 748 à 752 (1664-1789). O. Ranum et E. Le Roy Ladurie, Pierre Prion, scribe, p. 124 (1738). Stendhal, Mémoires d’un touriste, p. 180 (1838). C. Trenet, Nationale 7 (1955).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *