

Carte postale d’époque – Coll. A. Belmont
Samedi 12 avril 1749. Antoine Millant et son jeune fils Michel, partent du quartier du Moulin-à-Vent pour rejoindre le Bourg, au cœur du village de Vénissieux. Ils ont devant eux une grosse heure de marche, et ne doivent pas tarder car ils sont attendus par le notaire de la commune, maître Claude Pain. Leur but ? Les Millant doivent conclure le contrat d’apprentissage du fils, Michel, auprès d’un tailleur d’habits nommé Jean Sublet. Les voici maintenant arrivés à destination. Après les avoir accueillis et s’être enquis des informations nécessaires, le notaire entame la rédaction de son acte. Il inscrit d’abord la date en toutes lettres, puis en vient à la présentation des parties : furent présents en notre étude, « Antoine Millant, fermier au château de Champagnieu ».
Un château ? Au Moulin-à-Vent ? Oui, c’est exact. Mais pas tout à fait à Vénissieux. Il se dresse en réalité sur la commune de La Guillotière (qui n’appartient pas alors à Lyon), juste de l’autre côté de la route de Vienne, à un jet de pierre des premières maisons vénissianes. Un plan du bourg de La Guillotière, dressé en 1702, nous en livre un panorama intégral, comme si nous pouvions le voir depuis le dos d’un cheval. Presque à portée de voix du moulin à vent ayant donné son nom au quartier, s’élève un mur de pierres interminable, cernant un vaste domaine de plusieurs dizaines d’hectares : celui-là même que le père Millant cultive pour son propriétaire. Ce mur s’accompagne d’une rangée d’arbres soigneusement figurée sur le plan, probablement des mûriers, plantés à intervalles réguliers. Côté est, sur le « chemin de Vienne », une porte monumentale avoisinant une maison pour les domestiques ou le gardien, donne accès à l’allée d’honneur du château, elle aussi bordée d’arbres. En suivant cette allée, le regard croise des champs labourés, des vignes, trois ou quatre maisons, et même un petit bois. Puis voici qu’apparaît le château. La complexité du bâtiment signe son ancienneté. A gauche, côté nord, une grosse tour carrée révèle l’origine médiévale de l’ensemble. A droite, côté sud, une adjonction en L paraît plus récente. Enfin au centre, figure le cœur même du château : un magnifique bâtiment à plan en U, comme les architectes du 17e siècle en semèrent à travers la France. Deux belles ailes encadrent la façade principale, laquelle regarde vers le Rhône, en tournant le dos à la route de Vienne. Mais pour qui vient de cette dernière, l’accueil n’en est pas moins fastueux, avec deux tours supplémentaires, plus hautes que tout le reste du château, coiffées d’un toit en poivrière et pourvues de drapeaux flottant au vent. Pour accentuer la noblesse du tout, une deuxième porte monumentale située en face de la façade principale, donne accès à une autre allée plantée d’arbres alignés comme à la parade, laquelle mène jusqu’aux rives du Rhône, en traversant la plaine de Gerland. Enfin, le plan de 1702 ne manque pas de désigner la nature et le propriétaire du domaine : « Le chateau de Champagnieu a monsieur de Varax ».
L’on ne sait rien hélas sur l’origine de ce bel édifice. Les archives évoquent pour la première fois le seigneur de Champagneux, en l’occurrence un certain Jean du Peret, en 1542. Mais à cette époque, le château devait déjà exister depuis plusieurs siècles. Puis au cours des 16e et 17e siècles, il passe entre les mains de diverses familles nobles, les Regnaud puis les Perrachon de Varax, suivis au 18e siècle par Jean Fayard – un bourgeois de Lyon –, et par François du Fournel puis son parent « noble Antoine du Fournel, avocat au Parlement, juge du bourg de La Guillotière, seigneur de Poleymieu et de Champagnieu » dans les années 1740. À cette époque, le château contribue fortement à faire vivre le quartier du Moulin-à-Vent. Les liens entre ses occupants et les Vénissians du voisinage s’avèrent quotidiens. Ainsi, Antoine du Fournel possède-t-il plusieurs fermes entourant sa demeure, et même le moulin à vent, qu’il transforme en auberge en 1750. Enfin, dans la seconde moitié du 18e siècle, Champagneux échoue entre les mains de la famille des comtes de Jonage.


Détail du plan de La Guillotière, dressé en 1702 – Cliché Archives municipales de Lyon, cote 2 S 13
Arrive 1824, qui voit un tournant décisif dans l’histoire du château de Champagneux. Cette année-là, la noble demeure et les 22 hectares de son domaine sont achetés, moyennant 98.000 francs, par trois religieux de l’Ordre hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu, dont Paul de Magallon. Fondé en 1539 en Espagne par João Cidade, dit Jean de Dieu, et arrivé en France en 1601, cet ordre se voue tout entier au soin des pauvres et des malades, grâce notamment à l’hôpital de la Charité, à Paris. A Champagneux, le frère Magallon et ses compagnons vouent les bâtiments du domaine aux malades mentaux, ceux que l’on appelait alors les « aliénés ». Dès 1824, ils en accueillent ainsi 24, puis 113 en 1828, et 208 en 1838, assistés par une soixantaine de personnes. Le succès de l’institution est tel que de nombreux bâtiments viennent s’ajouter, au cours du 19e siècle, au château initial. Construite à partir de 1838, une grande chapelle à trois nefs, précédée d’un cloître, vient ainsi prendre place devant la façade orientale de l’ancienne demeure. Puis les infirmeries, dortoirs, chambres, se multiplient, jusqu’à aboutir à l’important hôpital psychiatrique que l’on connait de nos jours. Institution privée, laïcisée en 1980, il accueillit 13.910 patients en 2024, qui furent pris en charge par 1233 membres du personnel de santé. Le château que connurent les Vénissians d’antan, lui, est toujours là, serti dans cet écrin hospitalier.
Sources : Archives du Rhône, 3 E 2395 et 11451. Archives municipales de Lyon, 2 S 13. Articles de Georges Bazin, Le château de Champagneux et L’hospice St-Jean-de-Dieu, parus dans la revue Rive Gauche en juin et octobre 1967. https://sjd.fondationarhm.fr


































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