Maurice et ses chats, la vie a minima, mais la vie quand même

« Dites bien que je ne me plains pas, je raconte, juste ». Maurice, 60 ans, habite la Darnaise, boulevard Lénine à Vénissieux. Il dit « je ne vis pas, je survis » et raconte la peur d’être expulsé de son logement après une vie de travail. Il a des revenus, mais il est « un pauvre trop riche » pour bénéficier de certaines aides. Chronique d’une pauvreté ordinaire, qui passe endessous des radars médiatiques et fait vivre la peur au ventre.

On a rencontré Maurice Aït Eldjoudi le 12 décembre, lors d’une conférence de presse du Réseau d’alerte et de solidarité des Vénissians, qui se bat contre les expulsions locatives. À un moment, pour illustrer ce que disait André Mazuir, le responsable du collectif, sur « la situation dramatique des gens modestes dont personne ne parle », il s’est raconté. Maintenant, c’est à vous qu’il parle.

« La nuit, j’ai peur de ma fenêtre. Vous me prenez pour un fou, hein ? Attendez, vous allez comprendre. En juillet 2016, je devais être expulsé. Quand on a 1 432 euros d’impayés de loyer, c’est le tarif. Le Réseau m’a sauvé la vie en empêchant l’expulsion. J’exagère pas. J’avais prévenu tout le monde, y compris le maire : si la police et les huissiers interviennent, je n’oppose pas de résistance, je leur ai dit, je me jette par la fenêtre de ma tour.

C’est pas du bluff, vous savez. J’ai 60 ans, seul, sans enfant. Je ne manquerai à personne, alors que, ce geste, je l’ai vu faire, il y a quelques années, par une mère de 12 enfants, depuis l’avant-dernier étage de mon immeuble. Quand elle s’est écrasée, ça a fait le même bruit qu’un matelas balancé par la fenêtre, un bruit qui vous hante pour la vie. Il y a quelques années, à Vénissieux, les huissiers sont venus expulser une vieille dame, ils l’ont trouvée pendue à sa porte. Pour moi, c’est pas de la lâcheté, c’est une façon de dire « allez vous faire foutre » à ceux qui vous ont poussé à bout.

Je touche 841 euros de pension d’invalidité, plus 343 euros d’allocation de Pôle emploi, jusqu’en avril. J’ai été cariste chez Conforama pendant 17 ans, à la fin je touchais 1 432 euros net par mois, je m’en sortais. Maintenant, une maladie m’empêche de travailler. J’ai hâte de ne plus toucher l’allocation chômage, car c’est ça qui m’empêche de bénéficier de l’APL. À 1 162 euros par mois, je suis trop riche de 44 euros pour être aidé à payer mon loyer. Je suis un pauvre trop riche.

Je dois payer 1 200 euros d’impôts, des arriérés d’impayés d’il y a quelques années. Avec le prélèvement à la source, je me demande combien on va me retirer, ça m’angoisse, j’en dors plus. J’ai 321 euros de loyer pour mon T2, deux mois de retard sur ma facture d’électricité et 125 euros de gaz à payer. À la fin, il me reste pas grand chose. J’ai peur de me retrouver dans la même situation qu’en 2016. Je fais des nuits blanches.

En fait, je ne vis pas, je survis. Depuis que l’assistante sociale de la Métropole m’a dit que je pouvais « largement m’en sortir » si j’arrêtais de fumer et de nourrir les chats errants, je ne vais plus la voir. Ça m’a énervé. Je ne lui en veux pas, elle est jeune, elle connaît pas la vie, elle ne sait pas ce que certains doivent supporter. André dit qu’il faut renouer le contact, qu’elle seule peut délivrer le fonds de solidarité logement, qu’il m’accompagnera.

La seule fois de ma vie où je suis parti en vacances, c’était une semaine au camping que Vénissieux possède à Portiragne, il y a des années. Depuis, plus rien. Je n’ai pas les moyens. Mon pêché mignon, c’est d’acheter des boîtes pour chats. Je leur en donne tous les deux jours, à ces voyous. C’est vrai, ça coûte cher et cet argent me manque pour des choses plus sérieuses. Mais si on m’enlève ça, il me reste quoi ? Une vie vide.

Dans ma bouche, je n’ai plus qu’une seule dent. « Y a qu’une dent dans la mâchoire à Jean », dit la chanson, et ben « y a qu’une ratiche dans la mâchoire à Maurice ! » Ça déforme le visage et la voix, ça fait pauvre, bien plus que les vêtements donnés, ça enlève de la dignité. Il y a plein de choses que je ne peux plus manger, à cause de ça. Mais sans mutuelle, ça coûte trop cher, le dentiste, et j’ai pas la CMU, je suis encore trop riche ! Franchement, vivre dans ces conditions, des fois, on n’a plus trop envie.

C’est Maeva qui m’a orienté vers le Réseau. André a payé pour que je puisse rester et qu’on étale ma dette. Depuis, je donne un coup de main au réseau, c’est normal d’aider ceux qui vous ont aidé. Les copains me conseillent. Mais je ne veux pas faire un dossier de surendettement, par contre. Parce que dans ce cas on vous prend votre chéquier. Mon chéquier, c’est ma survie à partir du 20 du mois. Je fais un petit chèque en bois, 15 euros, 20 euros, le temps de toucher la pension, pour acheter à manger. Sans ça, comment je fais ? Je ne vais pas aux Restos du coeur. C’est pas pour la honte, c’est que j’aurais l’impression de priver des gens qui en ont plus besoin que moi.

Bon, j’ai l’air de me plaindre, ça m’embête. Je sais qu’il y a pire que moi, des familles qui dorment dans la voiture, des enfants qui vont à l’école la journée et dorment dans la rue la nuit. Je raconte, juste. On peut avoir des revenus, un toit sur la tête, mais ne pas s’en sortir. Quelque chose ne tourne pas rond dans cette société.

L’expulsion, c’est comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Macron a dit « je ne veux plus avoir des gens qui sont à la rue ». Il ne tient pas sa promesse. Il a donné un peu aux gilets jaunes, mais rien de ce qu’il a lâché ne me concerne. Ce qui l’a fait bouger, c’est les violences dans les beaux quartiers de Paris. Il a eu peur. Moi aussi j’ai peur, toutes les nuits. J’ai peur de ma fenêtre. Vous comprenez, maintenant ? »

Une pensée sur “Maurice et ses chats, la vie a minima, mais la vie quand même

  • 16 décembre 2018 à 11 h 13 min
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    Très bel article d’une très triste réalité vécue au quotidien par de nombreux habitants de notre pays. Hélas !

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