Des causes de l’addiction

Ce 14 avril, en partenariat avec la médiathèque Lucie-Aubrac, Olivier Jaillet, responsable du service addictologie au groupe hospitalier Les Portes du Sud, et Catherine Bottero, art-thérapeute, accueillaient Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien et président de la Fédération Addiction, qui œuvre aux CJC (consultations jeunes consommateurs) Le Trait d’union à Boulogne-Billancourt.

Pour introduire le sujet de la conférence, les addictions, rien de tel que l’humour et Jean-Pierre Couteron est loin d’en être dépourvu. Au chauffeur de taxi qui l’amène de la gare à Vénissieux et qui lui demande dans quel secteur il travaille, le psychologue répond : « Je suis dans la drogue ! » Une assertion forcément suivie… d’un silence.

Jean-Pierre Couteron poursuit : « Notre société est addictogène mais l’addiction n’a pas une responsabilité unique. » Il dénombre les changements survenus depuis les années quatre-vingt : le cannabis qui ne touchait pas les adolescents ni l’alcoolisation aigüe, l’arrivée des écrans, etc.
« Le premier grand changement tient au vivre ensemble. Les villes avaient dans le temps une identité industrielle forte. Ainsi, à Clermont-Ferrand, pouvait-on dire « Quoi que tu fasses, tu seras dans le pneu ». Cet ancrage, même s’il n’était pas idéal, a disparu. La famille a également beaucoup changé. Elle est aujourd’hui souvent recomposée. Boris Cyrulnik affirme que le meilleur tranquillisant social est le sentiment d’appartenance. Or celui-ci n’existe plus et l’on a recours à des produits qui calment superficiellement, comme les anxiolytiques ou l’alcool. L’alcool apaise et, en termes d’appartenance, il crée une solidarité très forte entre buveurs. »

Le psychologue énumère ainsi les nouvelles appartenances : guildes autour des jeux ou micro-communautés. « Nous sommes dans un moment de mutation et nous pourrons dire : je n’ai pas connu la guerre mais la mutation sociétale. Il faut trouver sa place tout en ayant l’angoisse de ne pas la trouver. »

Jean-Pierre Couteron signale également l’apparition de « la culture de l’intensité, de l’excès, de l’accès immédiat à l’objet du désir dans un hédonisme festif. Aujourd’hui, tout va plus vite, tout est plus fort ! » Ce désir de rapidité est bien entendu lié aux mutations technologiques et aux appareils qui permettent désormais « d’avoir ce qu’on veut tout de suite, en permanence ». Il mentionne ainsi le passage de l’intention à l’intensité en prenant pour exemple les différences entre une série TV des années soixante, « Mission : Impossible », et ses traductions sur grand écran quelque trente années plus tard. « Notre société fait passer le plaisir à travers l’hyperstimulation et la course à la sensation extrême. On peut citer ainsi les sports mais aussi l’accès à la pornographie sur Internet. »

Parmi les autres facteurs de déséquilibre de notre société, le psychologue cite encore la compétition qui a envahi la vie sociale. « Il faut être le meilleur partout, même à l’école. C’est à une véritable exigence de la performance que nous sommes confrontés, à laquelle est liée la notion de dopage. Dopage qui n’est plus réservé aux sportifs et qui peut passer par le cannabis, la cocaïne, voire même les boissons énergisantes qui représentent un gros marché et pour lesquelles le mot d’ordre est : tenir le plus longtemps. »

Enfin, Jean-Pierre Couteron aborde une dernière raison d’addiction : le déséquilibre économique, les inégalités sociales et la précarisation. Pour lui, il ne s’agit pas juste de déterminer les différents axes de dépendance à tel ou tel produit mais de chercher à secourir ceux qui en souffrent. L’accompagnement est primordial. « Il ne faut plus attendre que le jeune vienne consulter. Il viendra trop tard. Nous devons aller vers lui, inventer de nouvelles façons de l’aider. C’est toujours à l’adulte d’accompagner l’image du monde ! »

Adjointe à la petite enfance et à la santé publique, Danielle Gicquel intervient pour évoquer ce qui se fait à Vénissieux. « Il y a déjà quelques années, avec la clinique de La Roseraie, nous avions organisé des rencontres parents/enfants autour des problèmes de l’addiction. Nous continuons. Ainsi, un premier forum addiction a eu lieu et un deuxième est programmé pour le 31 mai. Nous avons aussi le PAEJ (Point accueil écoute jeunes) qui fonctionne très bien. »

L’essentiel, reprend Jean-Pierre Couteron, « est de placer des contrepoids dans les courants dominants, sans louper les virements de bord du bateau ». Il prend l’exemple des jeux vidéo : « Il est difficile d’empêcher un gamin de jouer. Comment organiser alors la rencontre avec ces jeux ? Et vérifier que le jeune prend la maîtrise du jeu et que ce n’est pas le jeu qui prend la maîtrise de l’ado ? Comment apprendre aussi l’arrêt du jeu ? Les jeux sont construits pour être le moins facilement arrêtables, pour qu’ils n’épuisent pas non plus le joueur, avec des montées et des redescentes de tension. Nous ne sommes pas confrontés à un problème de personnalité de l’ado mais à un problème éducatif. Il faut reprendre le contrôle d’un processus conçu pour être sans contrôle. »

Dans la discussion qui a suivi avec le public, il fut question de l’interdiction/dépénalisation du cannabis, pour laquelle Jean-Pierre Couteron regrette l’absence de discours médian. « Même une bonne régulation ne pourra pas tout résoudre s’il n’existe pas de programme éducatif et d’accompagnement des familles. »

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