Faire le mur avec Bruce Clarke

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Premier plasticien invité en résidence à Vénissieux, où il va rester jusqu’à la mi-juillet, Bruce Clarke a rencontré les Vénissians pour le projet de fresque qu’il mène sur le mur du CTM (centre technique municipal), un pignon donnant sur l’avenue Pierre-Semard, à l’angle de la rue Eugène-Maréchal.

« On m’a demandé, explique-t-il, de travailler sur la thématique de personnages connus ayant joué un rôle important dans la ville, que ce soit d’une façon consciente ou inconsciente. Le titre du projet, « En hommage aux gens célèbres », est inspiré du photographe américain Walker Evans et de son « Louons maintenant les grands hommes ». Il a photographié les conditions de vie, les aspirations de gens ordinaires qui traversaient la Grande Dépression et pour lesquels il avait de l’admiration. Moi, je voudrais représenter des gens qui ont été influents et d’autres, qui sont tombés dans l’anonymat. Le rôle de l’artiste est ensuite de mettre de la distance entre l’idée et l’image. »

Justement, Bruce présente des images de son travail, qu’il compare à un palimpseste, composé de couches successives : « Une image fixe n’est pas fixe… tout change, tout est mouvant comme le monde dans lequel on vit, un monde de manipulation d’images. Je joue beaucoup sur l’ambiguïté, je travaille par évocation, par suggestion. Mon travail est figuratif mais il ne se décrypte pas aussi facilement que cela. »

Conscient que « les arts plastiques sont dérisoires face au rouleau compresseur d’images de ce monde », Bruce Clarke relève que la politique est toujours présente dans ses œuvres. Mais « la politique avec un petit p », afin de « parler du monde dans lequel on vit, tout simplement ». Quant à l’écriture qui vient de bouts de journaux ou d’affiches, elle apporte dans ses œuvres non seulement de la matière mais aussi la notion de déchirure, celle qui traverse notre société. « J’utilise toujours des mots, jamais de noms propres. Les gens pensent que les mots sont fiables, qu’ils disent des choses. Moi, je veux prouver qu’ils sont flous et n’ont jamais le même sens selon qui les lit. Ils sont une approximation. »

Élève des Beaux-Arts de Leeds, en Angleterre, Bruce Clarke est intéressé aussi par la philosophie. Il cite Wittgenstein et sa perception du langage, où le sens des mots est déterminé par qui les utilise. Le plasticien évoque dans cet esprit le travail qu’il a mené au Rwanda, un pays pour lequel il s’est impliqué politiquement et artistiquement depuis une vingtaine d’années : « Je n’ai utilisé que des titres de journaux sportifs pour illustrer l’ambiguïté des mots. » Il parle de ses projets, « Les hommes debout » et le Jardin de la mémoire, avant de reconnaître l’impossibilité de « figurer le génocide des Tutsis, si ce n’est en utilisant des métaphores, des symboles ou un rituel… comme lorsque des rescapés plaçaient une pierre dans le Jardin de la mémoire, en public. Il fallait ancrer le deuil. Ils n’avaient plus rien de leurs proches, ni photos ni ossements. »

À propos de son projet sur le mur du CTM, Bruce Clarke a déjà son idée —il a fait des recherches avant d’arriver à Vénissieux— et il s’enquiert d’autres pistes auprès des personnes présentes aux réunions organisées dans les locaux de l’association Bizarre ! ou aux ateliers Henri-Matisse. On lui parle alors du père Rendu, un déporté qui fut à l’origine des maisons Castor, du camp de Vénissieux d’où furent sauvés des enfants juifs pendant la guerre, des grandes figures de résistants, d’autres encore.

Bruce évoque aussi Lise London, une résistante qui vécut à Vénissieux et fut l’épouse d’Artur London, l’auteur de « L’aveu ». Et Frantz Fanon, psychiatre martiniquais qui fit ses études à Lyon, œuvra au côté du FLN pour l’indépendance de l’Algérie et au-delà pour la décolonisation.

Dans le courant de la semaine dernière, avec des Vénissians désireux de participer à cette aventure, Bruce Clark a commencé à peindre sa fresque. Celle-ci sera inaugurée dimanche 12 juillet à 18 heures, pendant Fêtes escales. Le festival gratuit en profitera pour exposer dans le parc Louis-Dupic des œuvres de l’artiste sud-africain —mais né à Londres, où ses parents s’étaient installés peu avant, fuyant le régime d’apartheid.

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