“De rouille et d’os” : à corps perdu

Présenté en sélection officielle à Cannes, où il a reçu un accueil chaleureux, le film de Jacques Audiard a été, dès jeudi, projeté au cinéma Gérard-Philipe. Il est à l’affiche jusqu’au 11 juin.

Sans vouloir rejouer une partition entendue à l’époque de la Nouvelle Vague, force est de constater une certaine tendance du cinéma français (voire francophone avec les Dardenne et voire internationale) : un film d’auteur se refuse désormais à s’embarrasser de psychologie, nous livrant des personnages bruts de décoffrage, avares de paroles, monolithiques, sans contradictions ni changements de comportement. Jacques Audiard est un auteur, on n’en doute pas, et les deux figures principales de “De rouille et d’os”, qu’il présente à Cannes en sélection officielle, sont bien telles que décrites plus haut.
Car finalement, on ne saura rien de plus sur Ali et Stéphanie, formidablement interprétés par Matthias Schoenaerts et Marion Cotillard, que le courage qu’ils ont à appréhender leurs dures existences. Cette âpreté de style, cette rudesse, Audiard n’en démordra pas tout au long de son récit. Virtuose comme le sont également les effets spéciaux du film, sa caméra devient plus que naturaliste, ne cherchant pas en tout cas à mentir : on le sait (les bandes-annonces montrent les images), le personnage de Marion Cotillard se fait amputer des deux jambes suite à un accident survenu au Marineland d’Antibes. Audiard ne nous cache rien, ni des moignons ni des prothèses. L’effet est plus que bluffant.
Mais qu’on ne pense pas que “De rouille et d’os” se cantonne au rapport Ali/Stéphanie. Audiard filme un quotidien prolétaire sans insister sur les notions de classes sociales ni de conscience politique. C’est à peine si, en présence de Stéphanie, la sœur d’Ali (Corinne Masiero) avoue-t-elle se sentir “caissière” (et encore, on ne l’entend pas directement, seulement Ali qui le raconte à son amie). À peine si, pour gagner un peu d’argent, Ali a fait le mauvais choix de placer des caméras de surveillance dans les supermarchés. “Elles aident les costards trois pièces à virer les employés”, lui explique son acolyte. “De quel côté es-tu”, rage la sœur d’Ali en l’apprenant. Ce sera tout. Le reste est filmé tel quel, sans commentaires : pas plus les combats clandestins que les coïts fugitifs, pas plus les claques à un gamin que le nez en sang de l’héroïne. Audiard ne juge pas. Ne commente pas. Les séquences ainsi montées construisent l’histoire. Il en va de même des sentiments que pourraient éprouver l’un pour l’autre Ali et Stéphanie. Leur histoire se passe de paroles, est tout sauf classique.
Le classicisme, voilà bien le mot que Jacques Audiard semble avoir banni de son vocabulaire. “De rouille et d’os” n’est pas un film classique. L’histoire d’amour n’est pas classique et les rapports de l’homme valide et de la femme handicapée ne ressemblent pas du tout à ceux d’“Intouchables”. Pourtant, car il existe un pourtant, Audiard ne parvient à boucler son récit comme il l’a commencé. Il ajoute un épisode dramatique, superbement filmé certes, mais peut-être de trop. Du coup, ses personnages prennent les travers américains déclinés de films en films : il faut une fin du monde, un cataclysme météorologique, une attaque extraterrestre pour qu’enfin puissent se retrouver le héros et son héroïne. Le happy end était-il ici de rigueur ? Rien n’est moins sûr.

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