
Illustration I.A. d’après photo anonyme
L’année 1833 est généralement retenue comme étant la date de naissance des écoles communales dans les villages de France. En effet, le 28 juin 1833 François Guizot (1787-1874), ministre de l’Instruction sous le roi Louis-Philippe, rend obligatoire la création d’une école publique : « Toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou plusieurs communes voisines, d’entretenir au moins une école primaire élémentaire », peut-on lire sous sa plume. Dès lors, conscientes de l’importance d’instruire nos chers enfants – et d’en faire accessoirement de bons sujets du roi –, les municipalités se démènent à travers tout le pays pour appliquer la loi.
Mais pas à Vénissieux. Car il y a déjà beau temps que l’école y figure en bonne place. Ainsi, dès les premières années du XIXe siècle, sous le règne de Napoléon Ier, voire dès la fin du XVIIIe siècle, Antoine Dutroncy accueille-t-il des élèves dans son pensionnat privé, moyennant finances évidemment. Ce maître étant décédé en juin 1815, son pensionnat est repris illico par Sébastien Bouthéon. Lui nous arrive d’un village de la Loire, Rozier-en-Donzy, à mi-chemin de Roanne et de Saint-Etienne, où il est né en 1789. Il a passé le baccalauréat « es-lettres » à Lyon, et est intronisé instituteur à Vénissieux en 1812, à l’âge de 23 ans : « Considérant qu’il est de l’intérest des habitans de Vénissieux pères de famille qu’il y ait une école primaire dans la commune », déclare le maire, « faisons choix de Mr Bouthéon [comme] ayant toutes les qualités requises [pour] les fonctions d’instituteur, sans pouvoir exiger que la commune lui fournisse aucun logement, et avec défense à tous autres instituteurs d’ouvrir école sans etre autorisé ».
Vrais et « faux » instituteurs
« Défense à tous autres instituteurs d’ouvrir école sans être autorisé ». Le mot d’ordre du maire est particulièrement clair. Sauf qu’il reste un vœux pieu. Car en ce début du XIXe siècle, Vénissieux se développe à vitesse grand V, passant de 1967 habitants en 1801, à 3021 en 1836, soit une augmentation de plus de 50 % en à peine une trentaine d’années. La seule classe de Sébastien Bouthéon ne saurait donc suffire. Aussi voit-on d’autres instituteurs pointer bien vite le bout de leur nez, tels Jacques Gonon, Claude Dupré et Jean-Claude Bigot dès 1813. Au point qu’en 1822, Vénissieux ne compte pas moins de cinq instituteurs au Bourg, et deux au Moulin-à-Vent !
Or, tous n’ont pas les mêmes qualités ou la même formation que Monsieur Bouthéon. Si bien que les pères de famille de la commune finissent par se plaindre auprès du maire, « que des personnes mal famées se permettraient d’ouvrir école sans aucune autorisation, le rapport du garde chargé de la police constatant que ce fait est constant ». Mais si l’on supprime toutes les nouvelles classes, comment faire face aux besoins de la population ? Ecartelé entre la règlementation municipale et la nécessité, le maire décide d’un pis-aller. Les sept « écoles » de Vénissieux seront gardées, mais toute autre « non autorisée sera fermée sur le champ, et tout individu qui s’immiscerait dans l’enseignement de la jeunesse sera de suite dénoncé à Mr le procureur du roi, pour être poursuivi comme corrupteur de la jeunesse » !
De 2 à 4 francs par mois
Cette « jeunesse » scolarisée, les archives vénissianes ne nous en livrent hélas pas les contours. Elle doit être particulièrement nombreuse, car les classes accueillant une soixantaine d’élèves ne sont pas rares à l’époque. Les enfants y apprennent les bases élémentaires. Ainsi, lorsque Antoine Dutroncy reçoit en 1813 et à postériori, l’autorisation officielle d’exercer, il est bien spécifié qu’il devra « se borner dans son enseignement à apprendre à lire, à écrire et les premières notions de calcul ». Quant à Sébastien Bouthéon, il intervient aussi « sur l’orthographe, la géographie et autres sciences, [et les] principes et dogmes de la Religion ». Ces élèves ne sont pas reçus gratuitement, loin s’en faut. Leurs parents versent chaque mois à l’instituteur, une taxe de 2 à 4 francs par enfant scolarisé, ce qui est beaucoup quand on sait qu’un ouvrier agricole gagne à peine 200 à 300 francs par an. Résultat, les enfants pauvres, et ils sont pléthore à Vénissieux, se retrouvent exclus des bancs des écoles.
Mais tout change en 1832. Un an avant l’instauration de la loi Guizot, après avoir constaté que « l’école primaire dans une commune aussi considérable que celle de Vénissieux, est un puissant moyen de civilisation pour les enfans de familles pauvres », le maire Etienne Sandier décide de rendre « l’instruction primaire accessible à tous ceux qui ne pourraient trouver dans les ressources de leurs familles, le moyen de se la procurer ». Par conséquent l’instituteur communal, François Espinasse, sera chargé d’accueillir les enfants en question, à charge pour la municipalité de lui verser 200 francs par an pour l’en dédommager.
Et les filles, dans tout cela ? Ont-elles les mêmes droits ? Sur elles, les documents d’il y a 200 ans restent pratiquement muets. Tout juste apprend-on en 1816, que le recteur de l’académie de Grenoble interdit aux maîtres vénissians « de recevoir dans [leur] classe des garçons et des filles ». La mixité est absolument bannie. Mais l’on peut lire entre ces premières lignes, que les jeunes filles de Vénissieux sont bel et bien déjà scolarisées, elles aussi. Et de fait, en novembre 1836, Antoinette Velay (1800-1873), la propre femme de l’instituteur Sébastien Bouthéon, reçoit du recteur de Grenoble « le brevet qui lui est nécessaire pour pouvoir être appelée aux fonctions de l’instruction primaire ». Cette dame Velay-Bouthéon est donc la plus ancienne institutrice connue dans l’histoire de notre ville.
Sources : Archives de Vénissieux, registres des délibérations municipales, An II-1865. Archives du Rhône, 4 E 5386, 4 E 5390 et 4 E 6133.






























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