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Une femme des Lumières

Riche, belle, généreuse, passionnée par les sciences de son époque : le dernier seigneur de Vénissieux, Catherine-Claudine de Chaponay, brilla de mille feux au cours du siècle des Lumières.

Riche, belle, généreuse, passionnée par les sciences de son époque : le dernier seigneur de Vénissieux, Catherine-Claudine de Chaponay, brilla de mille feux au cours du siècle des Lumières.

 

La scène se passe le 1er mai 1746 dans l’église de Crémieu, où réside alors le seigneur de notre village, messire Antoine-Joseph de Chaponay. Le curé de la paroisse s’apprête à baptiser son premier enfant, une fille. Née la veille, elle se prénommera Catherine-Claudine, et aura pour parrain et marraine, son grand-père maternel et sa grand-mère paternelle, évidemment aristocrates tous les deux. Le père est présent à la cérémonie, mais pas le parrain ni la marraine. Pour les représenter, le seigneur de Vénissieux a choisi… deux mendiants. C’est donc « Marie-Catherine Cochard, pauvre mendiante », qui tient la petite fille dans ses bras, lorsqu’elle reçoit l’eau du baptême. Comme dans les contes merveilleux, où les fées se penchent sur son berceau pour combler le bébé de cadeaux, ce choix mystique d’une pauvresse parmi les pauvres allait être le début d’une vie remplie de bonheur et de qualités. L’enfant grandit, et devient rapidement une belle demoiselle. On la voit représentée sur une peinture : élégamment vêtue, grande femme pour l’époque – elle mesure 1,65 m -, coiffée d’une immense perruque comme il s’en portait alors au palais de Versailles, elle montre un doux visage rond, et des yeux bruns malicieux. Dans ses mains, elle tient une guitare, signalant sa passion pour les arts, et sa capacité à briller en société.

Sa personnalité, sa beauté et son rang attirent l’un des meilleurs partis qui puisse se trouver dans la province du Dauphiné. Le 6 septembre 1765, à l’âge de 19 ans, Catherine-Claudine de Chaponay épouse Joseph-Gabriel Pourroy de Lauberivière, marquis de Quinsonas. Riche et puissant, son mari est l’un des présidents du parlement de Grenoble, la plus haute cour de justice de la province, placée juste en-dessous du roi. Dès lors, le couple partage sa vie entre le château de Mérieu, situé près de Morestel, Grenoble, et un peu Vénissieux, où la dame possède un vaste domaine de plus de 100 hectares. Mari et femme s’entendent à merveille, et ont en commun le même engouement pour les sciences, les arts et les lettres, particulièrement à la mode en ce 18e siècle que l’on surnomma « le siècle des Lumières ». La preuve, en 1772 les Quinsonas figurent parmi les fondateurs de la bibliothèque municipale de Grenoble. Ce sont aussi eux qui contribuent en 1775 à la création du cabinet d’histoire naturelle de la ville. Catherine-Claudine possède elle-même son propre petit musée, un « cabinet de curiosités », dans son château de Mérieu. Elle l’enrichit des roches qu’elle se fait envoyer par des géologues amateurs : « On est affamé ici et on me parle souvent des riches productions de notre province dans ce genre », écrit-elle alors à un prêtre ; « j’espère que vous me ferez le plaisir de me composer une boîte en mine d’argent, cristallisations, schorls [de la tourmaline] et ce que vous voudrez ».

Devenue veuve en 1786 – son mari décéda à Vénissieux et y fut enterré –, Catherine-Claudine de Chaponay partit vivre à Paris. C’est là que la Révolution française la surprit, qui lui valut une perquisition à domicile au moment de la Terreur, en 1794. Mais les Vénissians, eux, prirent soin de consigner à deux reprises dans le registre des délibérations municipales, son « certificat de résidence », attestant qu’elle n’avait pas émigré à l’étranger et n’avait donc pas trahi la Nation. La seule perte qu’elle endura dans notre commune fut celle du titre de seigneur de Vénissieux, dont elle avait hérité à la mort de son père. Le calme revenu, elle s’installa dans un hôtel particulier du boulevard Montmartre. Haut de trois étages et pourvu de 18 pièces, ce manoir urbain devint dès lors son royaume. Un notaire parisien eut l’occasion de le décrire dans les moindres détails, en commençant… par la cave à vin ! Il y avait de quoi, car madame de Quinsonas détenait pas moins de 2119 bouteilles, et pas de la première piquette venue mais des grands Côtes-du-Rhône, Bourgognes, Champagnes, Portos, Xérès, outre des vins de Hongrie, de Chypre et du Cap. La marquise savait tenir son rang, et devait régaler ses invités. Elle disposait aussi d’une argenterie impressionnante – il y en avait pour 10.000 francs, une fortune –, et d’une magnifique garde-robe en soie. Mais ce qui frappa surtout le notaire, ce fut la bibliothèque de la dame. Alors que ses contemporains du début du 19e siècle savaient à peine lire, ou ne possédaient que quelques ouvrages, la marquise de Quinsonas alignait une bibliothèque riche de 2778 livres. Leurs titres montrent une lectrice assez peu portée sur les ouvrages religieux, qui avaient pourtant la faveur des gens d’Ancien Régime. Elle accordait aussi un intérêt relativement limité à la littérature, aimant La Fontaine, Cicéron ou Homère, mais guère les auteurs de son temps – sauf Rousseau. Non, sa passion à elle, c’était l’histoire, la géographie, les sciences naturelles. Elle en dévora des centaines d’ouvrages, comme l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’Histoire naturelle de Buffon, ou les écrits de Réaumur et de Duhamel du Monceau, ces derniers comptant parmi les plus grands scientifiques des règnes de Louis XV et de Louis XVI. En cela, la marquise s’avéra une vraie femme des Lumières, tenant certainement salon dans son hôtel particulier. C’est là, au milieu de ses livres, qu’elle rendit l’âme, le 25 avril 1826, à quelques jours de son 80e anniversaire. Son manoir a depuis disparu. Le lieu n’en demeure pas moins voué aux grands personnages du passé… et aussi du présent : à son emplacement se dresse aujourd’hui le musée Grévin.

Sources : Archives Nationales, MC/ET/LXXIII/1306 (2/5/1826). Archives de l’Isère, 5 Mi 1052 (1/5/1746 et 6/9/1765). Archives de Vénissieux, délibérations municipales 1794-1826. Joëlle Rochas, « Une cabinétière, la marquise de Quinsonas ».

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