Les Grandes Terres, côté paysans

Ils ne sont plus qu’une quinzaine à cultiver les Grandes Terres contre une cinquantaine il y a 40 ans. Sur ce plateau de 540 ha où la cohabitation entre labeur et loisirs s’avère parfois compliquée, les derniers paysans luttent — difficilement — contre la concurrence des céréaliers étrangers. Pour reprendre leur destin en main, les agriculteurs de Vénissieux, Feyzin et Corbas misent aujourd’hui sur une production plus diversifiée, écologique, et tournée vers les débouchés locaux.

De gauche à droite, Gilles Barioz, Dominique Sublet et Thierry Butin. Photo Raphaël Bert.

Ce matin-là, Dominique Sublet n’en croit pas ses yeux. Sur son champ, au cœur des Grandes Terres, une dizaine d’ados jouent au foot, piétinant son blé en herbe… La veille, un quad avait tranquillement traversé l’une de ses parcelles de colza, écrabouillant les jeunes pousses. « Le gars m’a dit que j’y passais bien en tracteur, moi… Ces personnes ne se rendent pas compte de la fragilité de nos cultures, qu’ils prennent pour du gazon. »

Les Grandes Terres commencent à quelques centaines de mètres des Minguettes ou de la médiathèque, juste de l’autre côté du boulevard urbain sud. Les habitants de l’agglomération ont pris leurs habitudes sur ces 540 hectares, partagés entre Vénissieux, Feyzin et Corbas : plus de 20 000 visiteurs s’y baladent chaque année, à pied ou à vélo, surtout le week-end. « La plupart du temps, les promeneurs et les joggeurs restent sur les chemins et la cohabitation se passe bien, admet Dominique Sublet. Mais certains n’ont pas l’air de comprendre où ils se trouvent. »

La création du projet nature du plateau des Grandes Terres en 1998 et d’une zone de protection des espaces naturels et agricoles périurbains en 2005 a permis de sanctuariser ces terrains face à la pression immobilière, les ouvrant au grand public. Aujourd’hui, les acteurs principaux de cet espace, les agriculteurs, ressentent le besoin de mettre les choses au point. « Les Grandes Terres sont un espace de travail que nous avons ouvert aux promeneurs, pas l’inverse, tonne Dominique Sublet. Les gens semblent penser que c’est un espace de loisirs qui accueille aussi des agriculteurs. On n’est pas à Parilly, ici, mais dans une zone économique de production, qui fait vivre des familles ! »

Une réalisation exemplaire

Lors de la construction du boulevard urbain sud dans les années 1990, les agriculteurs ont procédé à un remembrement (1) exemplaire. Plutôt que de tout raser pour faire de grandes parcelles géométriques faciles à exploiter mécaniquement, l’espace a été aménagé pour qu’il soit aussi convivial et respectueux de l’environnement que fonctionnel. Avec l’appui de l’ONF, sept kilomètres de haies champêtres ont été ajoutés aux six existants, une centaine de grands arbres ont été plantés. Plus de 3 % de la superficie des terrains ont été consacrés à de nouveaux chemins, entretenus par les agriculteurs.

Gilles Barioz, céréalier et président du syndicat agricole des Grandes Terres, donne quelques exemples de la double fonction recherchée, ludique et pratique. « Les haies cassent la monotonie du paysage mais elles ont surtout une fonction de coupe-vent pour protéger les cultures. Les petites digues et les fossés sont jolis et évitent l’érosion des sols en cas de fortes précipitations. Les plates-bandes enherbées sont des bons coins à pique-nique, qui absorbent et filtrent l’eau de pluie. » La terre du plateau, profonde et fertile, est l’une des meilleures du Rhône.

Sur les Grandes Terres, on cultive surtout des céréales, mais on y trouve aussi des maraîchers, des arboriculteurs, un rosiériste et un éleveur avec 60 têtes de bétail. Photo Raphaël Bert.

Qui travaille ici ?

La plupart des terres agricoles cultivées ici sont consacrés aux céréales. Mais on y trouve aussi des maraîchers, des arboriculteurs (vergers), un rosiériste et un éleveur avec 60 têtes de bétail. Au total, une quinzaine d’exploitants agricoles, contre une cinquantaine il y a 40 ans, sur des parcelles allant de deux hectares pour la plus petite, à 13 pour la plus grande d’un seul tenant (2).

Comme partout en France, les exploitations ont diminué en nombre mais augmenté en surface, au fur et à mesure que les parcelles sans héritiers repreneurs étaient rachetées par leurs voisins. Cette expansion correspond à la nécessité d’obtenir une « taille critique ». « Dans les années 1970, avec 70 hectares en céréales on vivait bien. Aujourd’hui, il faut au moins 160 hectares pour s’en sortir », explique Thierry Butin, céréalier et maraîcher retraité, adjoint au maire de Corbas et conseiller métropolitain.

Ainsi, de ses 330 hectares au total, Gilles Barioz tire un revenu équivalent à 1 000 euros par mois, qu’il parvient à doubler en faisant aussi de l’entretien d’espaces verts chez des particuliers et des travaux chez des collègues, au prix de plus de 60 heures de travail par semaine, sans compter le mandat syndical… Ouvrier chez Renault Trucks, paysagistes, gérant de jardinerie… Presque tous les paysans des Grandes Terres doivent exercer une double activité professionnelle, faute de revenus agricoles suffisants.

Changer de pratiques

« Ces dernières années, mon revenu net à l’hectare est négatif sur le soja, le colza, l’orge et le sorgho, constate Gilles Barioz. Il n’est positif que sur le blé et le maïs. Mais pour combien de temps ? La concurrence des blés ukrainiens et roumains tire les prix agricoles vers le bas. » Les primes de la Politique agricole commune européenne compensent un peu le manque à gagner. Et la création d’une coopérative a permis de mutualiser l’achat et l’entretien d’un parc de machines agricoles performantes (tracteurs, moissonneuses-batteuses, herses…).

La courbe des cours de la Bourse n’est pas la seule que scrutent les paysans des Grandes Terres. Celles des températures et de la pluviométrie aussi. « Les nappes phréatiques ne sont pas reconstituées depuis cinq ans, observe Thierry Butin. Sachant qu’il faut 600 litres d’eau pour obtenir un kilo de maïs et 400 litres pour un kilo de blé, on ne peut pas continuer à faire comme avant. Même dans les Grandes Terres, qui retiennent bien l’eau, il nous faut cultiver des variétés de céréales arrivant à maturité plus rapidement, et prélever dans le Rhône plutôt que dans le sous-sol. »

Diversifier

Entre les aléas climatiques et financiers, les paysans des Grandes Terres semblent peu maîtres de leur destin. « C’est difficile, convient Dominique Sublet, mais nous sommes optimistes. Pour s’en sortir dans l’avenir, on revient à ce qu’on faisait il y a 60 ans : une production diversifiée. Et au lieu de faire la course sans fin au gigantisme, on la valorise sur des petits créneaux. Et plutôt qu’exporter 98 % de notre production, on approvisionne les voisins. »

C’est le pari des « Robins des Champs », qui transforment leur blé en farine de qualité vendue à Lyon. Autre piste en plein essor : la culture de lentilles et de pois chiches, légumineuses riches en protéines, très demandées par les cantines scolaires ou professionnelles. L’autre piste de diversification sur les Grandes Terres est de diminuer la part de céréales au profit des fruits et légumes, en profitant enfin du voisinage du marché de gros de Corbas. Pour ces spécialistes de l’adaptation que sont les agriculteurs, il sera possible de faire le poids face aux importations bon marché d’Espagne ou du Maroc grâce à une nouvelle demande, celle de consommateurs « prêts à payer la qualité et la traçabilité de ce qu’ils mangent. On a bon espoir de vivre enfin de notre travail ».

À condition de trouver la main-d’œuvre indispensable au maraîchage. Car aujourd’hui plus qu’hier, l’agriculture manque de bras. Avis aux courageux amateurs, pour trouver du travail, il n’y a qu’à traverser… le boulevard !

(1) Regroupement de parcelles agricoles afin de faciliter l’exploitation des terres.
(2) Un hectare = 10 000 m2, soit un carré de 100 m de côtés

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