Au commencement était la boule

Les Vénissians ont toujours fait du sport. Sous l’Ancien Régime, tous connaissaient ses plaisirs : la course, pour échapper à la maréchaussée ou pour rattraper un mouton en train de s’ensauver ; la marche à pied à longueur de journée ; l’haltérophilie pour remonter l’eau du puits ; et bien évidemment la boxe, les soirs de beuverie ou lorsqu’un voisin vous cherchait noise ! Plaisanterie mise à part, le sport tel que nous l’entendons aujourd’hui restait alors réservé à l’élite sociale ; seule la noblesse pratiquait cet ancêtre du tennis qu’était le jeu de paume, ou encore la chasse, l’escrime et les tournois. Il arrivait quand même aux roturiers de s’adonner à des sports de loisirs, à commencer par la chasse au filet des palombes et des lièvres du côté de Parilly, même si elle était interdite.
Les Vénissians du 18e siècle raffolaient aussi des jeux de quille et surtout des boules. Utilisant les rues et les chemins en guise de terrain, les joueurs lançaient de grosses sphères de bois « à la lyonnaise », plantées d’une forêt de clous pour les alourdir et les protéger des chocs. Toutes les auberges tenaient un lot de ces mini-boulets de catapulte à la disposition de leurs clients et très vite, elles aménagèrent dans leur arrière-cour des terrains de jeu dignes de ce nom, les fameux « clos ».

En 1897 par exemple, le café Racamier et le café Magaud en tiennent au Moulin-à-Vent. Dans le bourg, la brasserie Joly fait office de grand quartier général. Deux fois par an, ces cafetiers organisent des concours attirant tous les pointeurs et tireurs à 20 km à la ronde. Le premier se déroule les dimanches et lundis de Pâques, et le second pour la fête du 14 juillet. On mobilise pour l’occasion la place Sublet, que l’on ferme tout exprès de palissades en bois, sous l’œil vigilant du garde-champêtre chargé de surveiller la manifestation. Le 14 juillet 1896, les parties commencent dès 8 heures du matin et ne se terminent que le soir, par un banquet réunissant 45 personnes. « Le grand prix du championnat a été gagné par M. Sambet, maire », proclame la presse du lendemain. Voilà un élu aussi habile aux urnes qu’au cochonnet ! En mars 1898, les choses deviennent plus sérieuses. Le journal local proclame que le concours de boules se conformera désormais au « règlement du Lyon-Républicain », grand journal quotidien lancé vingt ans auparavant. Il y a une bonne raison à cela : 1000 francs de prix seront distribués, une petite fortune. « Malgré le mauvais temps, les amateurs de ce genre de sport » assistent en foule à l’événement. Le premier prix, 150 frs, est gagné par l’équipe du « Tapin de Lyon », contre des San-Priots « qui n’ont fait qu’un point ».
A partir de 1901, la loi oblige les amateurs de boules à s’organiser en associations. Naissent alors « La jeunesse bouliste du Poteau », à Parilly en 1932, puis en 1939 le « Groupement bouliste de Vénissieux », siégeant à la Maison du peuple. Leurs noms sonnent moins joliment que « La boule des joyeux Perrachois » ou « La boule atomique », née à Décines en 1946, mais n’en traduisent que mieux l’institutionnalisation des équipes. Le club du Poteau s’offre ainsi une carte ornée d’un bouliste digne d’un personnage de Marcel Pagnol : canotier sur la tête, moustaches démesurées et allure martiale, jambes écartées sur la ligne, la boule prête à partir pour un carreau sur place. S’il manque son but, gare ! « Tout sociétaire qui rend les honneurs à dame Fanny, annonce le règlement, verse à la caisse de la société la somme de 1 fr. » Les perdants d’une partie sans déculottée payent eux 50 centimes et à la fin de l’année, le club tout entier se retrouve autour d’un banquet, pour boire et manger le contenu de la caisse.
Mis à part le jeu de boules, tout droit sorti de l’Ancien Régime, il faut attendre la fin du 19e siècle pour que se développent d’autres sports populaires. Ils sont fils de la guerre. En 1870 la Prusse bat la France qui perd l’Alsace et la Lorraine. La défaite apparaît d’autant plus catastrophique que notre pays passait alors pour la deuxième puissance du monde. Il s’était endormi, avachi sur ses lauriers, voilà l’explication ! Le remède passe par une reprise en mains de la population. Pour les adultes il est trop tard ; le redressement viendra donc des enfants : en renforçant leurs corps, la Nation retrouvera sa place pense-t-on.

Un gymnase scolaire

En 1880 une loi rend donc obligatoire la gymnastique à l’école. Vénissieux ne l’avait pas attendue pour se mettre en piste ; dès 1878, le conseil municipal aménage un gymnase dans l’école du bourg et achète pour 600 frs d’agrès. En 1882 le ministre de l’Instruction Publique ajoute une dotation de cordes, échelles, anneaux, trapèzes, haltères et même de faux fusils en bois qui complètent la panoplie du parfait petit écolier futur soldat. La greffe sportivo-militaire donne vite les fruits espérés puisqu’en 1884 plusieurs habitants demandent au préfet le droit de fonder une société de tir et de construire un stand au Moulin-à-Vent, apparemment sans succès. Cinq ans plus tard, en décembre 1889, « un groupe de jeunes gens de la commune de Vénissieux » crée une association de gymnastique « ayant pour intitulé La Patriote ». En un mot tout est dit. Ce club sportif, le plus ancien attesté dans notre ville, se donne pour but « de rappeler à tous les sentiments d’honneur et de patrie que doive animer le cœur de tous les Français ». Son programme comprend « l’instruction militaire, l’escrime, la gymnastique, les manœuvres, etc. ». Seuls les Français de souche pourront adhérer au club, « tout individu de nationalité étrangère ne pourra en faire partie ». Les membres porteront un uniforme bleu marine muni d’un col hussard, d’une casquette blanche et d’une ceinture de flanelle rouge, les couleurs nationales. Nous voilà bien loin du caractère bon enfant des amoureux de la Lyonnaise et de Fanny…

Bienvenue aux étrangers et aux dames

Dans un contexte dominé par l’odeur de poudre à canon, la mairie continue pourtant à préférer le côté ludique et fraternel du sport. La preuve, elle refuse en 1890 d’accorder une subvention à La Patriote, mais applaudit des deux mains à l’organisation en août 1896 d’une « grande course vélocipédique », première du genre dans la commune, à laquelle « le meilleur accueil sera réservé aux étrangers ». Autre nouveauté, « les dames sont admises à concourir » : jusqu’alors spectatrices, les femmes deviennent à leur tour actrices du sport. Que passe encore une génération et l’on assiste à une multiplication du nombre d’associations et d’activités pratiquées, dans la foulée des idéaux de Pierre de Coubertin et des jeux Olympiques, puis de 1936 et du syndicalisme. Entre 1920 et 1939 naissent ainsi une dizaine de clubs de rugby, de foot, de natation, de cyclisme, d’athlétisme (etc.), tandis qu’en 1931 le premier stade municipal est inauguré. Il porte le nom du maire qui a ouvert le siècle : Laurent Gérin.
Fin de l’échauffement. Les compétitions peuvent commencer.

Sources : Archives du Rhône, 4 M sup 7 et 25 à 29 (associations, 19e s.-1940) ; PER 498, Journal de Villeurbanne (1896-1900). Archives de Vénissieux, registres des délibérations municipales (1877-1898) ; dossiers 1 I 117 (concours de boules, 1897) et R 282 (sports, 1877-1955).
Livre : Alain Arvin-Bérod, Aux sports citoyens. 1966-2006. 40 ans de sport libre à Vénissieux.

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