

Gaspard Moïse de Fontanieu – document Wikipédia
Perrette, avec sur sa tête un pot de lait qu’elle portait au marché, rêvait de l’argent qu’elle allait récolter, et des veaux, vaches, cochons, qu’elle pourrait s’acheter. Ainsi la mit en scène Jean de Lafontaine, en l’année 1678. Les paysans d’antan avaient donc chez eux du bétail, sur lequel ils comptaient pour leur subsistance, et pour améliorer leur condition sociale. Mais combien de têtes exactement ? Et sur leurs champs labourés, que récoltaient-ils aussi ? De quoi bien vivre, ou pas assez pour joindre les deux bouts de l’an ?
Ces questions, Gaspard-Moïse de Fontanieu se les posait aussi. Car bien que pourvu d’un nom à particule, et seigneur de moult villages, l’homme se souciait fort des gens modestes. Il était né en 1694 d’un père lui-même ancien laquais à Montpellier, mais qui avait gravi tous les échelons de la hiérarchie sociale, au point de devenir trésorier général de la marine du roi, puis intendant général des meubles de la couronne, ce qui l’avait amené à s’établir à Paris. Gaspard-Moïse lui succéda dans cette charge du mobilier royal, et s’enrichit tellement qu’il put habiter place Vendôme, à Paris, dans ce qui est aujourd’hui le quartier des bijoutiers de la jet-set. Puis, en 1724 et jusqu’en 1740, Gaspard-Moïse de Fontanieu devint intendant du Dauphiné.
Un panorama complet de l’agriculture d’il y a 300 ans
Dès lors, il navigua sans cesse entre Paris et Grenoble. Grenoble où il était l’œil, l’oreille et le bras du roi Louis XV, en matière de police, justice et finances, faisant ainsi en quelque sorte, office de préfet de région. Le Dauphiné à cette époque, comptait parmi les provinces les plus pauvres de France. Montagnes enneigées, collines rocailleuses, vallées étriquées aux terres guère généreuses, sans oublier des villes à peine plus étendues qu’un petit quartier de Lyon, en faisaient une région bien mal dotée. Monsieur de Fontanieu en était conscient. Mais comment diable, dans ces conditions, taxer les villages au titre de l’impôt royal, sans aggraver les conditions de vie des Dauphinois ? Et comment aider au mieux ces gens dont il avait la garde ? Désireux d’en savoir plus sur la province alpine, Gaspard-Moïse de Fontanieu ordonna donc, en 1730, que soit effectuée une grande enquête sur les ressources dont disposaient les 1000 et quelques villages composant le Dauphiné. Ainsi fut fait à Vénissieux. Les édiles vénissians lui envoyèrent un bataillon de chiffres tout à fait inédit, permettant de dresser un panorama complet de l’agriculture de nos prédécesseurs voici bientôt 300 ans.
360 000 litres de vin produits en 1730
En ce règne de Louis XV débutant, Vénissieux comptait 1074 habitants, nous dit l’enquête de Fontanieu. Comme l’immense majorité des villages français, celui-ci s’adonnait principalement à la culture des céréales, puisqu’on y récoltait chaque année 1800 quintaux de froment, soit environ 90 tonnes, et 2300 quintaux de seigle, soit 115 tonnes. Cela suffisait-il à nourrir la population de son pain quotidien ? Oui, constata l’intendant, puisque les besoins annuels des habitants n’étaient que de 3222 quintaux (161 tonnes). Il en résultait un excédent de 878 quintaux par an, que les Vénissians pouvaient, comme Perrette, commercialiser sur les marchés de la grand-ville. Il en allait sans doute de même pour les 300 quintaux d’orge, 900 d’avoine, et 1000 de sarrasin, qu’ils récoltaient aussi.
Leurs champs cernant le Bourg, Parilly et le Moulin-à-Vent étaient donc féconds, et pas qu’un peu. Quant à leurs vignes, que l’on trouvait notamment aux Minguettes, elles constituaient l’autre richesse des Vénissians d’antan : elles donnèrent en 1730, pas moins de 3000 « charges » de vin, soit 360 000 litres ! Un océan de rouge, que l’on buvait bien au-delà des seules auberges du village, même si nos prédécesseurs en avalaient facilement 100 à 150 litres par an et par adulte. Le vin leur apportait un moment de partage, mais il était aussi considéré comme un substitut de l’eau, et comme un complément alimentaire.
2500 moutons pour 1000 habitants


Élevage ovin et bovin au XVIIe siècle. La traite du troupeau, peint par David Teniers le Jeune
Côté pâturages et élevage, les Vénissians étaient un peu moins bien lotis. Leur village ne produisait annuellement que 6900 quintaux de foin, soit 345 tonnes, que l’on récoltait principalement sur les prairies appartenant à la commune et situées le long du Rhône. Vénissieux ne valait pas un alpage ou une Normandie, et manquait de prés. En conséquence, comme très fréquemment en France, les paysans devaient impérativement nourrir leurs bêtes en les menant sur les champs en jachère, à savoir des parcelles que l’on laissait sans cultures une année sur trois, et sur lesquelles poussaient des herbes folles. Grâce à ce pis-aller, et grâce aussi aux prairies communales, le cheptel vénissian comptait quand même en 1730 150 chevaux, réservés à l’élite des villageois ; 278 vaches, soit à peu près une par famille ; 200 cochons, que l’on transformerait en boudin, en saucissons et en jambons sitôt l’hiver venu ; et enfin et surtout 2500 moutons, soit 2,3 têtes par habitant.
Qui l’eut cru ? Vénissieux devait dans toutes ses maisons ou peu s’en faut, résonner du bêlement de ces bêtes à laine. À propos de laine, l’enquête de l’intendant ne manque pas de détailler la récolte du village : 60 quintaux, soit environ 3 tonnes, qui viennent s’ajouter aux 140 quintaux (7 tonnes) de chanvre obtenus sur les parcelles labourées, et qui l’un comme l’autre, viendront alimenter les métiers à tisser des artisans du village et d’ailleurs. Restent les bois et les forêts, avec lesquels Gaspard-Moïse de Fontanieu termine son enquête : ils s’étendent alors sur 166 sesterées, soit 62 hectares, que l’on trouve surtout aux abords du Rhône. Monseigneur l’intendant est content. Voilà donc un village tiré d’affaire, et loin d’être le plus miséreux de sa province du Dauphiné.
Source : Bibliothèque Municipale de Grenoble, 1 Mi 2.


































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