“Jeu d’ombres” : il était une fois dans l’Est

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Créateur du groupe RCP aux Minguettes, Loulou Dedola signe le scénario de la BD “Jeu d’ombres”, dessinée par Merwan. Une histoire qui se déroule entre Saint-Fons, Vénissieux et Istambul. Avec de nombreux hommages graphiques à Sergio Leone.

Fils d’immigrés turcs, étudiant brillant, Cengiz Koçak est un leader charismatique de la banlieue lyonnaise. Militant laïc inspiré par Mustapha Kemal, il se bat pour les jeunes de son quartier. Les autorités voient en lui celui qui pourrait calmer le quartier, tandis que le maire tente de l’instrumentaliser à son profit… Mais l’ombre de son frère, un ex-caïd de la cité, ultra-violent et emprisonné en Turquie, plane sur les ambitions de Cengiz… Avec Jeu d’ombres, Loulou Dedola signe un thriller captivant et dresse un portrait réaliste et tout en nuances des quartiers populaires. Une aventure en deux tomes somptueusement mis en image par le dessinateur Merwan.

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Parce qu’il a créé son groupe RCP (Raze City Plage) dans le défunt quartier Démocratie, aux Minguettes, Loulou Dedola s’est toujours senti chez lui dans ces quartiers si mal vus des bien-pensants. Son groupe s’est déplacé aux Clochettes à Saint-Fons puis, après le changement de municipalité, au Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin. “Toi, t’es à la fac mais nous, au quartier, on n’a rien !” Cette phrase, lancée par un lascar au jeune Cengiz, héros de Jeu d’ombres, Loulou a dû l’entendre. Contrairement aux idées reçues, un mec est capable de faire plusieurs choses à la fois, la preuve, Loulou compose des chansons pour RCP, les chanter, fait des courts métrages, écrit des romans (419, adapté en BD) et des scénarios. Réputé pour sa connaissance de l’Afrique, où il s’est beaucoup produit en concert avec RCP, Loulou a placé un jeune homme d’origine turque au centre de son histoire. Il donne trois raisons à son choix : “Lyon et Strasbourg se disputent le fait d’avoir la plus grosse communauté turque de France. Prendre des personnages d’origine maghrébine ou d’Afrique de l’Est existait déjà dans des films comme “La haine” ou “Entre les murs”. J’ai préféré donner la parole à des gens qui ne l’ont jamais. Et je ne veux pas mettre les questions identitaires au cœur du problème des banlieues. En situant mes héros dans la mouvance kémaliste (héritiers de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république de Turquie), je voulais éclairer le débat. Il existe un véritable socle intellectuel dans le kémalisme : Atatürk était l’idole de Nehru, Bourguiba, de Gaulle, Einstein… Il admirait Voltaire et Auguste Comte et voulait, à la manière des présocratiques, expliquer le monde sans avoir recours à Dieu. Il était autant éloigné du bolchevisme que du fascisme, deux systèmes qui n’intégraient pas la liberté. Celle d’entreprendre, d’aller et venir, et encore moins la liberté politique.” Fils de Kabyle, Merwan se sent concerné par “ces questions dont parlaient mon père et mon oncle, trop brûlantes pour garder la tête froide”.

 

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Loulou Dedola (au micro) et Merwan (aux pinceaux !) lors d’un concert-dédicace à la librairie Decitre de la Part-Dieu, le 7 octobre.

Si les problèmes de société sont au centre de Jeu d’ombres, les deux auteurs conviennent que leur bande dessinée est aussi “un entertainment à la Sergio Leone”, dont tous les deux sont fans. On reconnaît d’ailleurs dans les dessins de Merwan différents hommages au réalisateur de Il était une fois dans l’Ouest : de nombreuses cases étirées, comme sorties d’un cinémascope — y compris pour le gros plan d’un visage — mais aussi des techniques de prises de vues cinématographiques, plongées et contre-plongées et montage rythmé. “Le cinéma est ma culture, admet Merwan. J’aime les narrations animées.”
Loulou décrit la construction de son scénario comme s’il s’agissait d’un récit classique : “l’exposition, l’élément perturbateur qui crée un climax, l’action, la résolution et le finale. L’élément perturbateur est un retour au réel. Mais nous décrivons des conflits qui pourraient exister dans n’importe quel contexte social.”

Entre Vénissieux et Istambul

Merwan, lui, a glissé çà et là dans son dessin de nombreuses références, certaines en forme de clin d’œil — la plaque de la voiture, RCP-419-LD —, d’autres qui montrent l’intelligence de son dessin. Il en est ainsi de la couverture de l’album, divisée entre ombre et lumière, et qui présente les trois personnages principaux. Au centre, dans son drapé grec, la jeune femme prend la même pose que le David de Michel-Ange, tandis que sur la gauche, Sayar, le frère du héros, prend la posture du Penseur de Rodin. Pour Loulou, ce trio, c’est un peu Le Bon, la Brute et le Truand… L’action de ce premier volume se situe entre Saint-Fons, Vénissieux et Istambul, entre autres la prison de Maltepe. On reconnaîtra facilement ici et là quelques lieux (quartiers des Clochettes, des Minguettes…), des allusions à une personnalité politique ou à un groupe de musique. Bientôt, Loulou va publier une autre bédé chez Glénat, Le père turc, dans laquelle il retrouve Lelio Bonaccorso, son dessinateur de 419. De son côté, Merwan peaufine encore les dernières planches de Ni Ange ni maudit, le second volet de Jeu d’ombres.

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“En mission pour le Seigneur”…

Avant de se quitter, Loulou lance : “N’oublie pas. Nous sommes en mission pour le Seigneur”, clin d’œil à la célèbre punchline des Blues Brothers. Lors de sa rencontre avec Merwan, ce dernier ayant un agenda très chargé, c’est par l’humour de cette phrase que le dessinateur a été convaincu. Et les deux s’amusent désormais, à chaque rencontre avec la presse et le public, à la répéter. Loulou ajoute, dans le dossier de presse : “Il existe des contre-chants en banlieue qu’il faut faire résonner. Nous avons besoin de justice sociale, de laïcité et d’activité économique dans les quartiers. Sinon, ce sera les trafiquants de drogue et les religieux !”

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Loulou Dedola et Merwan, “Jeu d’ombres”, éditions Glénat. Le tome 1, “Gazi !”, est en vente depuis le 21 septembre 2016. Le tome 2, “Ni ange ni maudit”, sortira le 18 janvier 2017.

 

Pour feuilleter les dix premières pages de l’album, cliquez ici.

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