1693-1694 : la grande famine

famine sous LouisXIV

Chaque année, la même angoisse obsédait les paysans vénissians. Récolteraient-ils suffisamment de grain pour se nourrir d’un bout à l’autre de l’an ? Il suffisait d’un rien pour que leurs champs ne remplissent plus leurs écuelles. Un printemps trop humide, un été trop sec ou trop pluvieux, un hiver trop rigoureux et leurs moissons seraient compromises. Ils avançaient comme un homme au milieu d’un étang, avec en permanence de l’eau au ras des lèvres ; que survienne la moindre vaguelette et ils se noieraient. C’est ce qui arriva à la fin du 17e siècle, sous le règne de Louis XIV, lorsqu’une vaguelette, ou plutôt un tsunami, causa l’une des pires famines de l’Ancien Régime.

La crise commença en 1692. Un rude hiver suivi de pluies quasi continuelles ne donnèrent qu’une piètre moisson. Sur les marchés, les prix du grain commencèrent à monter, tandis que les plus pauvres se serraient la ceinture et affrontaient une année de disette. La récolte suivante soulagerait tout le monde, pensait-on. Sauf que 1693 fut pire que l’année précédente. Le froid et des trombes d’eau se succédèrent pendant trois saisons. Lorsqu’arriva le temps des moissons, partout l’on ne vit que désolation. C’est à peine si la terre redonna les grains que l’on avait semés. Avec le trois fois rien récolté, les habitants surent d’emblée qu’ils connaîtraient la faim. Plus le temps passait, plus les greniers se vidaient et plus le prix du grain augmentait. Ils atteignit des sommets, jusqu’à 15 à 20 fois les prix d’une année normale. Les marchands de blé et les spéculateurs s’engraissèrent à tout va. De leur côté, les pauvres et les gens modestes, soit plus de la moitié de la population, se trouvèrent démunis, sans réserves, le ventre vide. La famine frappa à leur porte.

Dans ses registres paroissiaux, le curé de Vénissieux commença à inscrire les premières victimes de la crise. Le 9 septembre 1693, il porta en terre Claudine Bertolet, âgée de 22 ans, et aussi Benoit Laplagneuse et André Cauchois – trois personnes en un seul jour, lui qui d’habitude, n’enterrait un Vénissian que de temps en temps. En ce mois de septembre 1693, presque chaque jour apporta son lot de trépassés. Des personnes dans la force de l’âge, mais aussi des enfants, beaucoup d’enfants, et les vieux du village, comme si l’on avait sacrifié les bouches inutiles pour ne garder les dernières provisions, ou les rares quignons de pain que l’on parvenait à mendier, pour le père et la mère de famille. Un peu comme dans la fable du Petit Poucet où les parents, faute de pouvoir nourrir leurs enfants, les abandonnent en pleine forêt… Sauf qu’ici la réalité dépassait la fiction.

Septembre terminé, le curé fit ses comptes : 28 morts en un seul mois. Presqu’autant qu’en toute une année, en temps normal. Les baptêmes eux, avaient presque disparu de ses registres. La famine rendait les femmes stériles ; les enfants ne naissaient plus. Octobre, novembre, décembre, suivirent dans la même lignée. Les gens quittaient leur domicile pour implorer la charité des plus nantis, et tombaient loin de chez eux. Au hasard des actes, voici « Jérome Riche, de la paroisse de Ville Herbanne [Villeurbanne], âgé de soixante et dix huit ans, mort dans la paroisse de Venessieu au Moulin a Van le 17eme d’octobre 1693, a été inhumé le meme jour dans le cimetiere, présent Jean Carro et le sieur Benoit Mangard de Lion« . On se méfiait de ces vagabonds qui erraient sur nos routes. Gare à ceux qui volaient quelques miettes ou un fond de marmite : on les punissait de la potence !

L’hiver passe, avec toujours ses flots de trépassés : en voici 15 de plus, uniquement en janvier 1694. Les corps affaiblis par la dénutrition attrapent tous les maux de la terre. Au malheur de la faim s’ajoute bientôt une épidémie de fièvre typhoïde, qui vient prélever sa dîme même chez les personnes aisées. Les plus pauvres, eux, inventent des recettes pour se remplir le ventre. Ils mangent l’herbe des chemins. Font des pains de glands, ou d’un mélange de fougères et de terre. Mettent à bouillir le cuir de vieilles chaussures pour les ramollir, et s’en font un festin. Ventre affamé n’a pas d’oreilles. Les douleurs de la faim provoquent des folies. Certains montent sur le toit de leur maison, en arrachent les tuiles qu’ils transforment en farine, mélangent avec de l’eau, et dégustent en guise de repas. Leur estomac n’y résiste pas… Février, mars, avril, s’annoncent sous des jours meilleurs mais les greniers demeurent toujours aussi vides. « Etienne Pin, agé de soixante et cinq ans, après avoir receu les sacrements de penitance eucharistie et extremonction est décédé le dernier avril et a été inhumé le premier may 1694, present Jean et Joseph Conte« .

Face à ce désastre, les autorités s’avèrent complètement impuissantes. Le blé manque partout. A Versailles, le roi lui-même reste bras ballants. Il ignore pendant longtemps l’ampleur des événements. Quand il prend enfin conscience de la réalité, il fait venir des pays de la Baltique des cargaisons de grains. Mais bien trop peu pour nourrir le royaume, et bien trop tard. Il faut attendre les moissons de l’été 1694, excellentes en qualité comme en quantité, pour que la famine marque enfin le pas. Le temps de récolter les grains, de les faire sécher puis de les battre, et l’on peut enfin se nourrir à sa faim dans les derniers jours de l’été. A Vénissieux, le curé enterre encore quelques victimes de la crise en septembre, comme « un pauvre étranger de Villeneuve, agé de six ans » le 7, puis la mortalité chute subitement et revient à son niveau normal. Se passe alors un phénomène étrange. Mus par un réflexe de survie, les couples se ruent sur l’autel pour recevoir la bénédiction nuptiale. Le curé célèbre des mariages à tour de bras – ceux que la crise avait différés, et ceux qu’elle a aussi provoqués, en multipliant les veuvages à travers tout le village. Un an plus tard, en 1695, c’est à un surcroît de baptêmes que le prêtre doit désormais faire face. La crise est passée. En l’espace de deux ans, elle fit 198 morts à Vénissieux : 102 en 1693, et 96 en 1694. Des chiffres à rapprocher du nombre d’habitants à l’époque, environ 1500.

La saignée fut de la même ampleur à l’échelle du royaume : sur les 22 millions de personnes peuplant alors la France, les historiens estiment que la famine et les épidémies de 1693-94 firent 1,5 million de victimes. Soit autant que la Première Guerre mondiale, mais en seulement deux ans au lieu de quatre, et dans un pays deux fois moins peuplé sous Louis XIV qu’au début du 20e siècle !

Pour ne plus sombrer dans une telle horreur, les villes réagirent en construisant de grands bâtiments destinés à stocker du blé acheté avec l’argent public juste après les moissons, lorsque son prix était au plus bas. Ainsi ce blé irait alimenter les marchés en cas de pénurie, tout en restant à un prix raisonnable. Le bâtiment de Lyon existe toujours. Il a été construit en bord de Saône, en contrebas de la Croix-Rousse, et fut justement baptisé « le Grenier d’abondance ».

Sources : Archives municipales de Vénissieux, 259 GG 1.

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