Printemps 1944 : Vénissieux sous les bombes

Dans la nuit du jeudi 23 mars 1944, vers 0 h 30, les bombes anglaises pleuvent sur Parilly

Située jusqu’en 1942 au sud de la ligne de démarcation et donc en zone non occupée par les troupes allemandes, Vénissieux a relativement peu souffert des premières années de la guerre. Son sort bascule dans la nuit du jeudi 23 mars 1944. Vers 0 h 30, les bombes anglaises pleuvent sur Parilly, sur l’avenue Jules-Guesde et surtout sur l’usine SIGMA : c’est elle que visent les alliés, car elle fabrique des moteurs d’avions et représente un enjeu stratégique. Ce premier bombardement fait 5 morts et détruit une cinquantaine de maisons mais l’usine est à peine touchée.

Les Anglais ayant raté leur objectif, l’horreur recommence deux jours plus tard, le samedi 25 mars et à nouveau le mercredi 29. Cette fois l’usine SIGMA est réduite à néant. On ne déplore aucun mort parmi la population civile, heureusement évacuée à temps, mais les bombes au phosphore larguées par la Royal Air Force provoquent des incendies à plusieurs centaines de mètres à la ronde : «Un grand immeuble d’habitation a été atteint et le feu faisait rage aux étages supérieurs (…) ; dans une autre rue, une ferme a subi d’importants dégâts ». Semés de bombes à retardement susceptibles d’exploser n’importe quand, les quartiers de Parilly et de La Borelle deviennent zones interdites ; leurs habitants -environ un millier de personnes- sont relogés dans un centre d’accueil et dans les communes voisines.

En  avril 44, la population connaît un certain répit, seul l’aéroport de Bron étant visé. En revanche, le mois de mai n’apporte que feu, sang et larmes… L’armée hitlérienne ne contrôlant aucun gisement de pétrole, l’essentiel de ses déplacements s’effectue en train plutôt que par les routes. Avec son importante gare de triage et son carrefour ferroviaire entre les lignes de Paris à Marseille et de Lyon à l’Italie, Vénissieux constitue un objectif majeur aux yeux des alliés. D’autant qu’il faut y ajouter les nombreuses industries chimiques du secteur et les usines Berliet, qui approvisionnent l’ennemi en camions ; une cible qu’il faut éliminer à tout prix, avant que commence le débarquement prévu dans quelques semaines en Normandie.
L’enfer éclate le 2 mai. Vers minuit et demi, 75 avions anglais, des Lancaster, déversent leur cargaison de mort sur l’usine Berliet mais débordent aussi largement sur le Charréard, la rue Paul-Bert et même le vieux village, frappés de plein fouet. Au matin, 28 morts et 66 blessés sont retirés des décombres. Dans la cité Berliet, seules quelques maisons tiennent encore debout ; de petits drapeaux colorés, plantés par la Défense passive, signalent à leurs occupants l’emplacement des bombes non éclatées… Le préfet du Rhône ordonne l’évacuation immédiate de tous les enfants âgés de 6 à 14 ans. Quelques jours plus tard, une institutrice réfugiée en Beaujolais écrit au maire, «navrée de n’avoir pu assister aux funérailles des victimes du bombardement» : “A l’annonce de ce nouveau malheur, j’ai ressenti une peine d’autant plus vive qu’il atteignait une population déjà touchée au point de vue matériel et moral. C’est triste d’être sinistré, mais c’est encore plus triste de perdre les siens dans de pareilles circonstances. Vraiment, votre pauvre cité est bien éprouvée, M. le Maire. Tant que durera cette vie incertaine, je ne peux pas reprendre mes fonctions à Parilly. Je tiens à demeurer avec mes trois enfants encore petits, à la campagne». Réflexe salutaire, car le pire reste à venir.

Dans l’histoire de Lyon et de son agglomération, les 25 et 26 mai 1944 sont à jamais marqués d’une pierre noire. Durant ces deux jours, plus de 200 forteresses volantes américaines pilonnent les voies ferrées et les gares, larguant à chaque passage des bombes de 200 à 500 kg. Pour éviter les tirs de DCA, la défense anti-aérienne, les avions volent à haute altitude, ce qui les oblige à « arroser large » pour atteindre leurs cibles. A Lyon, les immeubles de l’avenue Berthelot s’écroulent sur leurs habitants. A Vaise, à Gerland, route de Vienne, les maisons flambent comme des torches. Le bilan dépasse 700 morts et 1100 blessés. Le même tapis de bombes recouvre Vénissieux. Aux HLM de l’avenue de la République ; sur l’avenue Francis-de-Pressensé ; dans le quartier du Moulin-à-Vent ; à la gare et au dépôt SNCF ; aux usines Descours et Cabaud ; à l’Arsenal. Partout, règnent ruines et flammes. On relève 23 morts. Plusieurs jours après, d’autres corps sont retrouvés dans les décombres ou sous des abris improvisés, comme « aux anciennes fortifications de Vénissieux ». Les incendies éteints, une zone du nouveau cimetière est dévolue aux personnes décédées pendant le carnage, avec consigne aux familles de ne pas élever de monuments car « il ne peut être fait de distinction entre les victimes d’une même catastrophe ». Les secours s’organisent tant bien que mal : « J’habitais rue de Champagneux, n° 25, raconte M. Brulat. Ma maison a été bombardée, il n’y a donc ni toit, ni portes, ni fenêtres, ni volets, il ne reste que les quatre murs qui sont à peu près intacts (…) ; blessé lors du bombardement, je ne peux pas marcher » . Comment pourrait-il, comme on le lui demande, aller retirer en mairie les formulaires indispensables aux sinistrés ? Les aides leur arrivent longtemps, très longtemps après le déluge de feu. Lettre du maire de Vénissieux à la veuve G., 8 novembre 1945 : « Madame, j’ai l’honneur de vous faire connaître que vous avez bénéficié d’une attribution exceptionnelle de couvertures, en considération de ce que vous êtes, d’une part, considérée comme chef d’un foyer de 5 personnes et, d’autre part, de ce que vous allez loger dans un chalet (sic !). Les travaux d’aménagement de ces chalets se poursuivent ; j’estime qu’ils pourront être mis à la disposition des occupants d’ici environ trois semaines.»

En novembre 1946, le Conseil général du Rhône dresse le bilan des destructions. Un tableau apocalyptique, où défilent des ponts en lambeaux, des gares réduites en miettes, des usines anéanties, des quartiers dévastés et des vies brisées par milliers. Au terme de ce sinistre inventaire ressort un constat : Vénissieux est, après Lyon, la ville du Rhône ayant le plus souffert des bombardements anglo-américains. Les chiffres se succèdent, méticuleusement alignés par les enquêteurs chargés de la reconstruction. Immeubles endommagés : 800. Immeubles totalement détruits : 140. Grandes usines endommagées : 10, plus 2 totalement rasées. Petites usines endommagées : 15. Petites usines complètement détruites : 8. Au total, 48 % de la ville a été frappé. Vous avez bien lu. Quasiment la moitié de Vénissieux, partiellement ou totalement rayée de la carte. Sans atteindre la même ampleur, le tribut payé par notre cité rejoint presque celui des grandes villes de l’ouest de la France comme Caen, Rouen ou Le Havre, aux rues transformées en champs de ruines.

Sources : Archives municipales de Vénissieux, 4 H 98 et 110-4. Bibliothèque municipale de Lyon, journal Lyon Républicain, mars-mai 1944. Archives départementales du Rhône, 3294 W 1. Film « Le bombardement de Vénissieux », reportage de France Actualités, 30/3/1944 sur http://www.ina.fr .

9 pensées sur “Printemps 1944 : Vénissieux sous les bombes

  • 14 juillet 2015 à 13 h 28 min
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    Je suis née en 1940, mes parents tenaient le garage du marché, place du bachut, et je me souviens très bien de ces nuits terrible où ma mère me réveillait en sursaut , car les murs de la chambre tremblaient à tel point qu’on pensait qu’ils allaient s’écrouler.
    Nous nous réfugions au milieu de la cour ou dans la fosse du garage.
    Mon père fut l’un des premiers à aller constater les dégâts le long de l’Avenue Berthelot…plus une feuille aux arbres 1 immeuble sur 3 détruit…etc…etc
    Celà continua toute la semaine et alors mon père nous emmena nous réfugier à la campagne , à Thurins où là aussi nous subîmes des bombardements à grand spectacle tout l’été , mais vus d’un peu plus loin!

  • 7 avril 2014 à 15 h 29 min
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    Je n’ai pas écrit qu’il y avait une DCA à Vénissieux mais dit que, pour éviter la DCA, les pilotes américains volaient très haut dans le ciel. C’était leur tactique générale durant la 2e guerre, qui provoqua tant de pertes car les bombes tombaient trop souvent à côté de leur cible – à Vénissieux comme ailleurs (cf le bombardement de Novalaise, en Savoie, alors que les pilotes visaient le lac d’Aiguebelette pour se débarrasser de leurs bombes…).

    Depuis cette chronique, et après avoir parcouru la bibliographie, j’ai eu confirmation qu’il y avait bien eu des postes de DCA un peu partout autour de Lyon, notamment à St Priest et à Vénissieux (à Parilly ?).
    Je me souviens d’ailleurs que chercher les obus de DCA dans les champs de Saint-Priest faisait partie de nos jeux d’enfants. Et nous en trouvions… Nous nous promenions avec ces engins de mort en les tenant dans les bras. J’avais 6-8 ans. C’était de la folie pure…

    Alain Belmont
    historien

  • 7 avril 2014 à 15 h 29 min
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    Je n’ai pas écrit qu’il y avait une DCA à Vénissieux mais dit que, pour éviter la DCA, les pilotes américains volaient très haut dans le ciel. C’était leur tactique générale durant la 2e guerre, qui provoqua tant de pertes car les bombes tombaient trop souvent à côté de leur cible – à Vénissieux comme ailleurs (cf le bombardement de Novalaise, en Savoie, alors que les pilotes visaient le lac d’Aiguebelette pour se débarrasser de leurs bombes…).

    Depuis cette chronique, et après avoir parcouru la bibliographie, j’ai eu confirmation qu’il y avait bien eu des postes de DCA un peu partout autour de Lyon, notamment à St Priest et à Vénissieux (à Parilly ?).
    Je me souviens d’ailleurs que chercher les obus de DCA dans les champs de Saint-Priest faisait partie de nos jeux d’enfants. Et nous en trouvions… Nous nous promenions avec ces engins de mort en les tenant dans les bras. J’avais 6-8 ans. C’était de la folie pure…

    Alain Belmont
    historien

  • 7 avril 2014 à 15 h 29 min
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    Je n’ai pas écrit qu’il y avait une DCA à Vénissieux mais dit que, pour éviter la DCA, les pilotes américains volaient très haut dans le ciel. C’était leur tactique générale durant la 2e guerre, qui provoqua tant de pertes car les bombes tombaient trop souvent à côté de leur cible – à Vénissieux comme ailleurs (cf le bombardement de Novalaise, en Savoie, alors que les pilotes visaient le lac d’Aiguebelette pour se débarrasser de leurs bombes…).

    Depuis cette chronique, et après avoir parcouru la bibliographie, j’ai eu confirmation qu’il y avait bien eu des postes de DCA un peu partout autour de Lyon, notamment à St Priest et à Vénissieux (à Parilly ?).
    Je me souviens d’ailleurs que chercher les obus de DCA dans les champs de Saint-Priest faisait partie de nos jeux d’enfants. Et nous en trouvions… Nous nous promenions avec ces engins de mort en les tenant dans les bras. J’avais 6-8 ans. C’était de la folie pure…

    Alain Belmont
    historien

  • 7 avril 2014 à 15 h 29 min
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    Je n’ai pas écrit qu’il y avait une DCA à Vénissieux mais dit que, pour éviter la DCA, les pilotes américains volaient très haut dans le ciel. C’était leur tactique générale durant la 2e guerre, qui provoqua tant de pertes car les bombes tombaient trop souvent à côté de leur cible – à Vénissieux comme ailleurs (cf le bombardement de Novalaise, en Savoie, alors que les pilotes visaient le lac d’Aiguebelette pour se débarrasser de leurs bombes…).

    Depuis cette chronique, et après avoir parcouru la bibliographie, j’ai eu confirmation qu’il y avait bien eu des postes de DCA un peu partout autour de Lyon, notamment à St Priest et à Vénissieux (à Parilly ?).
    Je me souviens d’ailleurs que chercher les obus de DCA dans les champs de Saint-Priest faisait partie de nos jeux d’enfants. Et nous en trouvions… Nous nous promenions avec ces engins de mort en les tenant dans les bras. J’avais 6-8 ans. C’était de la folie pure…

    Alain Belmont
    historien

  • 1 avril 2014 à 21 h 39 min
    Permalink

    A ma connaissance et d’après mon père qui assista u bombardement du 26 mai 1944 il n’y avait aucune DCA allemande qui gênait les B24 Liberators américains qui bombardèrent la ville.

  • 1 avril 2014 à 21 h 39 min
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    A ma connaissance et d’après mon père qui assista u bombardement du 26 mai 1944 il n’y avait aucune DCA allemande qui gênait les B24 Liberators américains qui bombardèrent la ville.

  • 1 avril 2014 à 21 h 39 min
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    A ma connaissance et d’après mon père qui assista u bombardement du 26 mai 1944 il n’y avait aucune DCA allemande qui gênait les B24 Liberators américains qui bombardèrent la ville.

  • 1 avril 2014 à 21 h 39 min
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    A ma connaissance et d’après mon père qui assista u bombardement du 26 mai 1944 il n’y avait aucune DCA allemande qui gênait les B24 Liberators américains qui bombardèrent la ville.

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