
Détail de la couverture du manuel officiel de la Défense et de l’Éducation nationales, fin des années 30
26 août 1938. La Seconde Guerre mondiale n’est pas encore déclenchée – elle ne le sera qu’en septembre 1939. Mais la bête immonde du nazisme règne déjà en Allemagne depuis plus de cinq ans, et ses bruits de bottes ne présagent rien qui vaille. Le pire est à nos portes, et il faut malheureusement s’y préparer. Aussi, en cet été 38 et sur instruction de l’État, le conseil municipal de Vénissieux décide de livrer à la population des stocks de sable provenant de la carrière du Charréard. Pourquoi du sable ? Afin de pouvoir éteindre les débuts d’incendie que provoqueraient des bombardements… C’en est fini de l’insouciance des Années folles, du Front populaire et des premiers congés payés. Puis les choses s’accélèrent, tandis que la Défense passive se déploie partout en France.
Durant l’automne 1938, un recensement est fait des caves pouvant servir d’abris. Ainsi Monsieur Tonda, habitant au 24 rue Pasteur (au sud de la Médiathèque actuelle), déclare qu’il possède dans sa maison neuve deux caves voûtées de 16 et 30 m2. Parfait ! Les voûtes résistent bien mieux aux bombes que les plafonds de bois… Les écoles sont elles aussi mises à contribution, car il faut évidemment veiller à la protection de nos gones. Des architectes se rendent donc dans chaque établissement scolaire pour dresser les plans de leurs sous-sols. L’école de filles du Centre apparait particulièrement bien dotée, avec ses trois pièces souterraines. Elles pourront accueillir 125 enfants, dont 70 dans la seule pièce de 35 m2. Faites le calcul : cet abri improvisé recevrait deux enfants par mètre-carré… Sur la façade des bâtiments concernés, la Défense passive fait peindre des petits panneaux annonçant la couleur : par exemple, « Abri 125 places ». Ainsi, les passants surpris par une alerte sauront vers quelle porte se diriger.
83 bénévoles de la Défense passive

Le plan de l’abri aménagé sous l’école du Centre – Archives municipales de Vénissieux
En cas de bombardement imminent, les sirènes implantées sur le toit de la mairie et probablement aussi sur les principales usines, se mettront à hurler. Puis les volontaires de la Défense passive interviendront immédiatement. A cette fin, le territoire de Vénissieux a été découpé en secteurs (Vénissieux centre, Parilly, Moulin-à-Vent), puis en îlots, confiés chacun à un agent ayant la responsabilité d’une rue ou d’un groupe d’immeubles. 83 personnes veillent ainsi sur notre ville, placées sous les ordres d’Eugène Peloux, de Samuel Porchy et de Charles Mouly. Reconnaissables à leur brassard, à leur casque militaire, voire à leur masque à gaz, ces agents indiqueront l’abri le plus proche, s’y rendront avec vous, endureront si jamais, la pluie de bombes, et aideront les secours du mieux qu’ils pourront. Mais que faire en cas d’attroupement ? Comment abriter des centaines de personnes réunies au même endroit ?
À Vénissieux, comme dans d’autres communes de la région lyonnaise telles Bron ou Villeurbanne, l’on a donc creusé des tranchées-abris fin 1939-début 1940. Longues d’une centaine de mètres et profondes d’au moins deux mètres, munies d’escaliers d’accès, de cloisons en bois et même de toits recouverts d’une épaisse couche de terre, ces tranchées ont été ouvertes un peu partout à travers notre ville : à Parilly (place Grandclément), au stade de la Borelle, avenue de la République, autour de la Maison du Peuple, au Moulin à Vent (rue Chausson), et enfin place Léon-Sublet, au cœur même du Bourg. Ces dernières sont la hantise de la Défense passive. En effet, pour pouvoir les creuser il a fallu interdire la tenue des marchés. Colère de la population ! Comment allons-nous faire désormais, pour nous approvisionner ? Dès mars 1940, les plaintes pleuvent en mairie. Mais la Défense passive n’en démord pas : les tranchées de la place Sublet ne pouvant accueillir que 300 réfugiés, il serait totalement impossible d’abriter le dimanche « les quelques milliers de personnes qui se trouveraient réunies à cet emplacement du fait du marché réservé à l’alimentation, dont les heures d’affluence coïncident avec la sortie du service religieux [de l’église Saint-Germain] ». Tranchées et interdictions resteront donc en place pendant toute « la durée des hostilités ».
Des tranchées-abris rebouchées trop tôt !

Panneau de signalisation tranchée-abri – Musée de Bretagne
Arrive mai-juin 1940. Après la déroute de l’armée française, Lyon se retrouve brièvement occupée par les troupes allemandes. Puis passé le 22 juin, la capitulation de la France ayant été signée, les Allemands se retirent de la région lyonnaise, qui se situe dès lors en « zone libre ». Le spectre des bombardements ennemis s’éloignant, la vigilance des Vénissians se relâche. Les tranchées-abris creusées ici et là deviennent le terrain de jeux des enfants, au point que la Défense passive doit constamment déblayer les effondrements de terre et de cailloux qu’ils provoquent, ou encore remédier aux « vols de palissades et de caillebotis effectués pendant la nuit ». Puis l’on en vient à envisager leur suppression, notamment au cœur du Bourg. Tel est le vœu du conseil municipal, lors de sa réunion du 5 décembre 1940 : « la partie centrale de la place Léon-Sublet, où ont été aménagées des tranchées-abris, offre au regard un aspect triste et froid auquel il pourrait être remédié par la création de jardins ».
Malheureusement, la menace des airs n’allait pas tarder à réapparaître. Vénissieux en fit la douloureuse expérience lorsque, trois ans et quelques mois après cette décision du conseil municipal, les bombardiers alliés vinrent déverser un tapis de bombes sur notre ville. Les 23 mars, 25 mars, 29 mars, 2 mai, et surtout 25 et 26 mai 1944, notre ville est transformée en enfer. Plus de 800 usines, immeubles, maisons sont endommagés ou totalement détruits, faisant de Vénissieux la ville du Rhône ayant, après Lyon, le plus souffert des bombardements. Ils firent au moins 56 morts dans notre ville.
Sources : Archives municipales de Vénissieux, registres des délibérations municipales (1937-1945), et 4 H 97/4 à 6.

































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