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Le bruit est devenu une contrainte « acceptée », en dépit de ses impacts, incontestables, sur la santé. Et inversement, le silence, que l’on dit d’or, reste un luxe.
À 6h30, cet appartement de la Darnaise est encore plongé dans une pénombre tranquille. Les enfants — ceux qui y vivent, et ceux des voisins — dorment profondément. Dans la cuisine, une jeune mère de famille s’assoit, tasse de café à la main. Elle n’a pas encore enlevé le mode « avion » de son téléphone, elle n’allume ni la radio ni la télévision. Elle savoure quinze minutes de calme avant que la journée ne démarre vraiment : la préparation pour l’école, les portes qui claquent, les allées et venues dans la cage d’escalier…
Cette scène, c’est Kheira qui nous l’a racontée, un matin de janvier, alors qu’elle flânait au marché du Centre et que nous l’interrogions sur son rapport au silence en ville. « Le bruit peut avoir de multiples sources, constate-t-elle. J’en suis venue assez naturellement à me lever avant tout le monde pour avoir un moment sans y être confrontée, pour bénéficier d’un peu de calme. Je m’aperçois du niveau sonore avec lequel je dois vivre quand je pars quelques jours chez mes parents, qui ont choisi de passer leur retraite à la campagne. »
René, lui, assure avoir adapté son mode de vie. « Sujet aux migraines », dit-il, il veille à faire ses courses en dehors des horaires les plus fréquentés. « Je vais au supermarché pendant les heures silencieuses, de 13 à 14 heures à Carrefour Vénissieux par exemple. Quand je vais au marché, c’est soit très tôt, soit en fin de marché — ce qui permet aussi de faire de bonnes affaires. Mon fils m’a acheté un casque avec réduction de bruit ; je l’enfile quand je marche dans la rue, je n’écoute pas de musique mais il permet de filtrer les bruits des voitures, des scooters, des chantiers. Ça m’arrive aussi de le porter dans mon appartement, quand mes voisins reçoivent du monde. »
Des scènes en apparence banales, qui racontent toutes la même chose : en milieu urbain, et notamment dans les villes populaires, le silence ne va pas de soi. Et chacun développe ses propres tactiques pour y accéder quelques instants, recherchant « du calme » comme on cherche de l’ombre en plein été.
Le bruit, à la fois quantifiable et subjectif
« Le bruit est un phénomène à la fois physique (variation de pression conduisant à l’émission et la propagation d’une onde sonore), physiologique (réception et traitement de l’onde par le système auditif) et psychologique (perception du bruit), constatait-on à la Métropole lors du lancement de «cartes de bruit», en novembre 2023. De fait, sa perception est à la fois objective, car liée au phénomène physique, et subjective, c’est-à-dire liée à la sensation — souvent désagréable — procurée par cette onde, qui est reçue par l’oreille, puis transmise au cerveau et déchiffrée par celui-ci. La difficulté de réduction de cette pollution provient de la complexité de cette notion : la gêne vis-à-vis du bruit est affaire d’individu, de situation, de durée, de lieux… »

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En ville, plusieurs sources de bruit ont été identifiées par les pouvoirs publics : ceux liées aux transports (automobile, poids lourds — on se souvient du combat mené, des années durant, par les habitants du chemin du Charbonnier pour réduire le nombre de camions passant devant chez eux —, transport en commun, ferroviaire, aérien), ceux liés à l’activité humaine (industrie, commerce, loisirs…), ou encore ceux dits « de voisinage ». Vénissieux, comme d’autres communes, a donc pris un arrêté contre les nuisances sonores — le dernier en date du 19 février 2022.
Avec le souci d’éviter les impacts du bruit sur la santé humaine. Car le bruit est bien plus qu’une simple gêne : il peut avoir des effets profonds sur la santé humaine. L’exposition répétée à des niveaux sonores élevés perturbe le sommeil, augmente le stress et fatigue le système nerveux, ce qui peut à long terme contribuer à des troubles cardiovasculaires comme l’hypertension ou les maladies cardiaques. Une étude a même fait le lien entre exposition sonore aux avions et IMC élevé. Sur le plan mental, il favorise irritabilité, anxiété et baisse de la concentration — ce qui affecte aussi bien la vie professionnelle que personnelle. Les enfants ne sont pas épargnés : un environnement sonore intense peut altérer le développement cognitif et la réussite scolaire. Autrement dit, un problème de santé publique à bas bruit, mais aux effets bien réels.
Où trouver du calme à Vénissieux ?

D.R.
Vous cherchez à retrouver un volume sonore plus apaisé ? Plusieurs options existent à Vénissieux, principalement dans les espaces verts de la ville.
« Installez-vous et vivez une expérience apaisante. » Au cœur du parc de Parilly, un panneau plante le décor puisqu’ici, tout est pensé pour « un moment de ressourcement loin des activités bruyantes ». Des fauteuils en bois de châtaignier sont installés, les portables sont priés d’être mis en silencieux : bienvenue dans l’une des trois « zones calmes » de Parilly.
Celles-ci se trouvent respectivement près de l’allée des Douglas, près du boulevard Émile-Bollaert et au-delà de l’allée Cavalière, au sud de l’hippodrome. Courant 2024, la Métropole a investi quelque 20 000 euros pour les aménager, en réutilisant notamment le bois mort pour créer les transats. « Le parc Parilly a reçu le label Quiet qui valorise les endroits calmes et les moments apaisants, précise la collectivité. Les visiteurs peuvent profiter d’un lieu ressourçant et de sa tranquillité sonore (…), et entendre les sons de la nature (bruissements des feuilles dans les arbres, le chant des oiseaux…). »
« J’y passe de temps en temps, assure un promeneur, habitué du parc. Là, c’est l’hiver, donc on a moins l’occasion de s’y arrêter, mais l’été ils peuvent être assez fréquentés. Les arbres tout autour contribuent à réduire le volume sonore, qu’il provienne de la circulation, du stade du Rhône ou des aires de jeux pour les enfants. C’est agréable d’y faire la sieste. »
À Vénissieux, d’autres zones permettent de s’éloigner un peu des bruits de la ville : le parc des Minguettes, le parc Louis-Dupic, ou encore le plateau des Grandes Terres. « Deux sentiers emblématiques sont à arpenter sur le plateau des Grandes Terres, précise-t-on à la Ville de Vénissieux : le sentier des Alouettes et le sentier des Moissons. Ces sentiers agricoles sont aménagés et équipés de panneaux vous renseignant sur votre environnement. Parfaits pour une balade en famille, chaque sentier est une boucle de 3km accessible en bus TCL. Le plateau compte aussi des parcours accessibles depuis huit portes d’entrée réparties entre Feyzin, Corbas et Vénissieux, pour des balades faciles de trente minutes ou plusieurs heures. »
QUESTIONS À VALÉRIE JANILLON, PRÉSIDENTE D’ACOUCITÉ
« Il faut d’abord agir à la source »
Les transports constituent, en milieu urbain, la principale source de bruit. Présidente d’Acoucité, l’observatoire de l’environnement sonore de la Métropole de Lyon, Valérie Janillon fait le point sur les contraintes auxquelles fait face le territoire.

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– Aujourd’hui, l’exposition au bruit lié aux transports va-t-elle dans le bon sens dans la Métropole de Lyon ?
V-J : Nos observations sur le long terme sont plutôt encourageantes. Nous disposons de capteurs de mesure depuis une vingtaine d’années et, globalement, on observe une stagnation des niveaux sonores, voire une légère amélioration sur certains sites — ce qui est confirmé par les cartes de bruit stratégiques, imposées par la réglementation européenne aux grandes agglomérations. C’est un travail au long cours : une baisse de trois décibels suppose de diviser le trafic par deux. C’est d’autant plus vrai que le bruit est un phénomène très local, une action sur une voirie donnée n’ayant d’effet que dans son environnement immédiat. Les variations sont donc forcément lentes et limitées. Mais la tendance n’est pas à l’aggravation, notamment dans les zones dans lesquelles les transports en commun se développent et dans lesquelles on réaménage la voirie.
– Le développement des transports en commun, c’est la solution pour réduire le bruit ?
C’en est une. Lorsqu’on crée des voies de bus en site propre, on réduit l’espace disponible pour les autres véhicules. C’est surtout la baisse du trafic automobile et la réduction des vitesses qui ont un impact positif, plus que le mode de transport en lui-même. Le réaménagement des axes joue donc aussi un rôle clé.
– Quels sont donc les leviers les plus efficaces pour lutter contre le bruit lié aux transports ?
On en distingue trois. Le premier, et le plus important, consiste à agir à la source : réduire le nombre de véhicules, diminuer les vitesses, améliorer l’état des infrastructures, utiliser des revêtements moins bruyants. Le deuxième levier concerne la propagation du bruit : murs antibruit, écrans, ou encore organisation urbaine, par exemple en plaçant des bureaux le long des axes pour protéger les logements situés à l’arrière.
Enfin, en troisième recours, on agit sur le récepteur, via l’isolation acoustique des façades. C’est une solution indispensable dans certains cas, mais qui doit rester complémentaire.
– Intuitivement, on penserait pourtant commencer par isoler les logements…
Oui, mais ce serait traiter la conséquence plutôt que la cause. L’isolation devient prioritaire lorsqu’il n’existe pas d’autre solution ou en situation d’urgence sanitaire, notamment pour les « points noirs » du bruit. En revanche, chaque rénovation thermique devrait intégrer une dimension acoustique : le surcoût est limité et les bénéfices sanitaires à long terme sont réels.
– Existe-t-il des inégalités territoriales face au bruit, dont seraient notamment victimes les quartiers populaires ?
Les cartes montrent clairement que l’Est lyonnais est plus exposé que l’Ouest, du fait de la concentration des grands axes routiers et de certaines coexpositions, notamment avec la pollution de l’air. Des travaux menés à l’échelle régionale confirment que certains secteurs cumulent bruit et pollution atmosphérique, ce qui constitue une double contrainte pour les habitants.
– Concrètement, que peut faire un habitant fortement exposé au bruit ?
Je lui conseillerais d’abord de consulter la carte de bruit pour situer son logement. Si l’exposition est élevée, il faut s’adresser au gestionnaire de l’infrastructure, souvent la Métropole. Ensuite, à titre individuel, quand c’est possible, adapter l’usage du logement – par exemple, choisir la pièce la moins exposée pour dormir – peut déjà améliorer le quotidien. Mais cela rappelle surtout une chose : ces solutions permettent de mieux vivre le bruit, pas de le supprimer. La priorité reste d’agir à la source.
Le bruit intérieur, cette nuisance oubliée des logements collectifs
Ils sont nombreux à subir ce que les experts appellent pudiquement les nuisances sonores du quotidien. Mais pour les locataires de logements collectifs, ce terme ne traduit rien de l’ampleur du problème selon une étude récente qui porte plus spécifiquement sur le parc social.
Le silence est-il un luxe… que les locataires des logements collectifs ne peuvent s’offrir ? C’est en tout cas ce qu’observent les auteurs de l’étude « Locataire, entends-tu ? La perception du bruit dans les logements sociaux », réalisée par le groupe Reflex. Plus de 40 % des locataires interrogés, dans dix quartiers prioritaires de villes françaises, déclarent être gênés par le bruit dans leur vie quotidienne. Et pour beaucoup, cette gêne est devenue un motif de départ du logement.

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Ainsi, ce que révèlent les témoignages recueillis auprès de 500 personnes à Rennes, Bordeaux, Paris, Saint-Denis et Lyon, c’est que la gêne ne se limite pas au grondement d’une autoroute ou au passage des trains. Le bruit insidieux prend la forme de « la chasse d’eau du voisin, de sa télé, des enfants qui courent, du glouglou des canalisations, du ‘tching’ de l’ascenseur, des pas dans la cage d’escalier, du ronron de la ventilation mécanique ».
Or, remarquent les auteurs du rapport, cette « petite musique lancinante » échappe trop souvent aux radars des politiques publiques, alors que les interventions menées par les bailleurs et collectivités se concentrent sur la performance énergétique. Avec un effet pervers : quand une isolation par l’extérieur est ajoutée, elle atténue certes les bruits extérieurs, mais peut augmenter le ressenti des bruits intérieurs, accentuant cette sensation d’enfermement sonore.
Les bruits intérieurs avant ceux extérieurs
Car, paradoxalement, les bruits intérieurs — ceux issus de la vie collective dans les immeubles — pèsent plus lourd dans la gêne que les bruits extérieurs. Ainsi, 59 % des personnes gênées identifient ces nuisances comme principalement intérieures, bien avant les bruits de circulation. Alors que ces derniers atteignent des niveaux sonores plus importants, et se distinguent par leur régularité !
« Certains bruits sont mieux tolérés, comme ceux des enfants ou des appareils électriques type aspirateur ou machine à laver, notent les auteurs. Ces bruits sont considérés comme faisant partie de la vie en collectif et souvent calés sur un rythme quotidien partagé à l’échelle de la résidence. Ainsi, on repère une frontière subtile de tolérance au bruit lorsque les sons entendus proviennent du voisinage : les sons deviennent en effet des bruits lorsqu’ils renseignent des comportements et modes de vie hors des codes partagés. Pour le reste, on s’en accommode parce que les qualités acoustiques du bâti sont autant en cause que les voisins. »

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Conclusion ? Selon les auteurs du rapport, si le silence est un luxe dans le parc social, c’est parce que les réhabilitations ne sont financées que sur un critère de gain en performance énergétique. « Lorsque l’ambition de confort acoustique intérieur est posée par les maîtres d’œuvre, architectes ou acousticiens, rares sont les bailleurs sociaux — mais également, dans le neuf, les promoteurs — à arbitrer favorablement en faveur d’investissements massifs. Cette question reste perçue comme du confort, elle n’est donc pas prioritaire ». D’autant plus qu’elle n’est pas financée.






























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