Photo Emmanuel Foudrot
Christian Delorme, pourquoi vous appelle-t-on « le curé des Minguettes » alors que vous n’avez jamais été nommé à Vénissieux ?
– Cette appellation vient des policiers. Pendant les « étés chauds » (1981, 1982 et 1983, ndlr), lorsqu’ils me voyaient, ils disaient : « Tiens, voilà le curé ! » Et les journalistes parisiens ont repris l’appellation « curé des Minguettes ». De 1977 à 1982, j’étais pourtant vicaire à la paroisse de Saint-Fons. Même si nous faisions partie du même secteur pastoral et qu’il m’arrivait de célébrer à Vénissieux, les Minguettes avaient leur propre paroisse, avec l’église de l’Épiphanie. Ça a pu être embarrassant pour les vrais curés des Minguettes. Mais une fois un surnom donné, on ne peut plus revenir en arrière.
Comment avez-vous connu ces jeunes avec qui vous avez organisé la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 ?
– Saint-Fons avait une MJC à l’affluence énorme. Beaucoup de jeunes des Minguettes s’y retrouvaient. Pour vous situer, on n’était que 20 ans après la fin de la guerre d’Algérie. Or, il y avait un lien direct entre les policiers et ces personnes issues de l’immigration. Certains fonctionnaires avaient été mobilisés pendant la guerre. L’indépendance de l’Algérie avait provoqué du ressentiment dans la société. Certaines manifestations de racisme ont pu en découler.
Photo Emmanuel Foudrot
La vie était-elle si compliquée que ça à Vénissieux ?
– On était au tout début du basculement vers le chômage de masse. On pensait que ce serait provisoire. Les Minguettes étaient encore très jeunes. Mais il y avait déjà ce constat : le bâti vieillissait mal. Les ascenseurs tombaient en panne. Le taux de vacance était terrible et des loyers impayés. Les offices HLM voulaient loger les locataires les plus stables. Pour Marcel Houël, le maire de l’époque, c’était une déception. Il va très mal vivre les « étés chauds ». Il y avait une incompréhension avec une partie de la jeunesse.
Avec 42 ans de recul, comment analysez-vous la naissance de la Marche pour l’égalité ?
– Je crois que la Marche a été une sorte de cri. Il y avait eu cette conscience d’être entré dans un cycle de violence. L’histoire est quand même improbable : sept jeunes de 18-20 ans, qui n’ont jamais quitté leur quartier, marchent jusqu’à Paris parce qu’ils croient que les choses peuvent changer. Ce sont souvent dans des moments inattendus que surgissent les mouvements sociaux.
La Marche a-t-elle changé quelque chose dans la société française ?
– Les anniversaires sont célébrés. Cela prouve que l’événement a laissé une trace. Il s’agit de la première grande manifestation antiraciste en France. Et depuis, on n’a jamais revu ça. Ce fut le moment où la France prit conscience que sa population avait changé avec l’immigration postcoloniale. Il y eut un résultat très concret avec la création de la carte de séjour de 10 ans qui a changé la vie de millions d’étrangers.
Les années passent mais les mêmes problématiques semblent perdurer…
– L’immigration des années 1960 à 1980 était motivée par le travail. La France clamait haut et fort qu’elle avait besoin de travailleurs. Aujourd’hui, la majorité des immigrés ne sont pas attendus et cherchent un refuge. Cela crée des problèmes d’intégration plus importants. Avant, tout le monde jouait le jeu : l’État, le patronat et l’immense majorité des migrants qui avaient ce désir de venir. Maintenant, le phénomène est plus massif. Il n’y a pas de politique d’immigration et d’intégration. On est dans une sorte de panique avec une administration submergée par les demandes.
« J’accueille cette maladie comme une grâce merveilleuse »
Vous avez toujours prôné le dialogue interreligieux. Est-ce une clé ?
– Oui, c’est une nécessité spirituelle qui favorise la paix et décloisonne la société. Si l’on n’ouvre pas des portes, on se nourrit de mépris et de haine. J’estime que la première ligne de démarcation ne se situe pas entre chrétiens et musulmans mais entre ultras et libéraux. C’est-à-dire, entre ceux qui pratiquent une religion fermée et une religion ouverte.
Vous êtes à la fois un homme engagé dans de nombreuses causes et un homme d’Église. Comment vous êtes-vous construit ?
– Mon engagement remonte à mon enfance. J’ai toujours cultivé un refus de la violence, qu’elle soit physique ou sociale. J’avais 15 ans lorsque j’ai assisté à l’intervention de Martin Luther King à la Bourse du Travail. Ce fut déterminant. Quant à mon désir de devenir prêtre, il remonte au concile Vatican II, une période où l’Église part à la rencontre du monde. J’étais adolescent. Rue de Marseille, quand je descendais de chez ma mère, il y avait l’église Saint-André. L’Institut des prêtres du Prado donnait la priorité aux plus pauvres. Tout s’enracine là.
Vous connaissez de sérieux problèmes de santé depuis quelque temps. Comment le vivez-vous ?
– J’ai été diagnostiqué d’un cancer du pancréas il y a neuf mois. Mais je le vis très bien. J’ai 75 ans. J’ai eu une vie riche en rencontres et vécu des aventures exaltantes.
Votre foi vous aide-t-elle à surmonter la peur de la mort ?
– Face à la maladie, la souffrance et la mort, chacun voit les choses de manière très personnelle. J’ai vu des non-croyants attendre la mort paisiblement ; et inversement, des croyants paniquer parce qu’ils ont des regrets ou de l’amertume. Ce n’est pas pour fanfaronner mais je vois ce cancer comme un compagnon. Je n’aime pas quand on me dit « tu vas te battre ». Je ne suis pas dans le combat. J’accueille cette maladie comme une grâce merveilleuse.
