Culture

Fêtes escales : Rokia Traoré, beautiful Africa

Tête d’affiche des Fêtes escales – elle est programmée le 12 juillet – , la grande artiste malienne s’est confiée à « Expressions ».

– Vous avez enregistré vos premiers morceaux à Bamako, en 1995, sous la direction d’Ali Farka Touré. Il se trouve que son fils, Vieux Farka Touré, vous précèdera sur la scène des Fêtes escales. C’est plus que symbolique, non ?
Rokia Traoré : Oui, c’est très symbolique. Ali Farka m’a accompagnée sur mon premier album et m’a offert sa première partie à Angoulême. Je suis contente de retrouver Vieux sur cette scène, nous avons un père en commun. En fait, Ali m’avait connue bébé car ma mère avait ses bureaux près de chez lui et c’est à la femme d’Ali qu’elle me confiait quand elle travaillait. Je l’ai appris plus tard lorsque ma mère, venue me voir en studio à Amiens, s’est jetée dans les bras d’Ali. Cela m’a fait quelque chose et, avec Vieux, je suis avec mon petit frère. Beaucoup d’autres artistes ont compté pour moi et m’ont soutenue, des artistes griots, des chanteurs de Wassoulou… Mon parcours est particulier. J’étais une mélomane qui désirait suivre des études de journalisme et je ne pensais pas à une carrière de chanteuse. Quand je me suis lancée dans mon premier projet, je voulais toujours devenir journaliste et je ne savais pas trop. Mais tous les artistes que je connaissais ont répondu avec plaisir et m’ont convaincue, en me disant que j’avais une belle voix.

– Parmi ces artistes importants pour vous, on peut citer Billie Holiday. Vous avez fait des reprises d’elle et même créé un spectacle sur elle.
R.T. : Mon père était musicien avant de devenir diplomate et il est resté un grand mélomane. Il avait une collection de vinyles de jazz, musique classique, africaine, chanson française… J’ai découvert en même temps Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, les grands de la soul et du jazz, Miles Davis bien sûr mais aussi Gainsbourg, Aznavour, Nougaro… Tout cela entre le Mali et ses différents postes à l’étranger. En ayant un père très ouvert d’esprit, je n’ai pas eu la même enfance que beaucoup d’artistes africains de ma génération. Pour revenir à Billie Holiday, j’ai tout de suite accroché sur sa chanson Gloomy Sunday. J’ai demandé la signification à mon père qui me l’a traduite par Dimanche triste. Je ne savais pas que cette chanson parlait de la mort d’un être cher. J’ai dit à mon père que j’étais d’accord avec la chanteuse et que je n’aimais pas les dimanches, parce que c’était le jour où l’on me faisait des tresses. J’ai découvert plus tard le sens de la chanson. J’en ai fait une reprise sur mon album Né So. Je ne la chantais jamais en concert, j’étais gênée par sa tristesse. Depuis la mort de mon père, je la reprends avec plaisir. Elle me rappelle mon rapport à lui. On aimait dialoguer à travers la musique. Il m’a offert tout le contraire de la caricature de la petite fille africaine frustrée.

– Vous avez fait de nombreuses rencontres artistiques, entre autres avec le metteur en scène Peter Sellars, l’écrivaine Toni Morrison et Damon Albarn ?
R.T. : Mes rencontres avec Peter et Toni ont changé le cours de ma carrière. J’étais une artiste musicienne, j’avais un beau rêve qui se réalisait. À la sortie de mon troisième album, Peter m’a demandé de créer un spectacle. Il avait lu mes textes et voulait que je compose tout, pas simplement la musique. J’étais flattée, inquiète, j’y suis allée à reculons et cela s’est avéré facile. Je pouvais faire plus que ce que je croyais. Il m’a accompagnée, donné son avis. Wati est né et il a été créé pour la commémoration du bicentenaire de Mozart, en Autriche. Après, j’ai encore collaboré avec Peter et Toni Morrison pour Desdemona. J’ai eu le privilège d’appeler Toni, de lui écrire quand je voulais. Tout cela a beaucoup réorienté et précisé le sens de ma carrière. Quant à Damon, il m’avait invitée lors du concert Africa Express et j’avais repris une de ses chansons sur scène, Melancholy Hill. Il est intervenu sur mon dernier album, le deuxième que je produis avec mon propre label, pour avoir plus de liberté. Ces deux albums ont été enregistrés dans le même état d’esprit. J’étais prête à retourner vivre au Mali. Avec Beautiful Africa, le premier album que j’enregistrais sous mon propre label, je voulais crier mon admiration, mon amour, mon respect pour ce continent. Je ne dis pas que l’Afrique est la plus belle mais tellement de choses négatives sont véhiculées. Je sais qu’il faut lutter pour l’alphabétisation, contre l’excision et le mariage forcé. J’ai été élevée par une femme qui n’avait besoin d’aucun mouvement pour dire non à certaines choses. Il ne faut pas oublier que la charte du Mandé date du XIIIe siècle et qu’on parlait déjà d’égalité des sexes et de liberté. C’est de cette Afrique que je parle. Je viens moi-même d’une famille normale dans laquelle je n’ai jamais ressenti que j’avais moins d’importance que mes deux frères. Il n’a jamais été question qu’on me donne en mariage de manière forcée. Mais, dans certaines familles, c’est le cas et il y a encore beaucoup de boulot à faire !

Vous êtes beaucoup impliquée dans l’humanitaire, visitant des camps de réfugiés ou signant une chanson pour la campagne Migrants conscients. N’avez-vous pas l’impression que le monde contemporain est de plus en plus compliqué, de plus en plus dur pour les populations devant quitter leur pays pour cause de guerre et rejetés par les autres nations ? Et qu’arrivera-t-il aux réfugiés climatiques dans un temps très court ? Voyez-vous quelques pistes de solutions ? Avez-vous eu l’occasion d’en discuter avec des dirigeants politiques ?
R.T. : En tant qu’êtres humains, nous sommes tous désespérés. L’Amérique a demandé à plusieurs pays d’Afrique d’accueillir des migrants qui ne soient pas originaires de ces pays. Certains ont refusé. Mais la télé a montré les premiers migrants sud-américains expulsés au Congo. C’était hallucinant ! On nous abrutit tant qu’on accepte des situations qui dépassent l’entendement. Nous n’évoluons pas et nous retournons plutôt à l’ère de Cro-Magnon. Quant aux réfugiés climatiques, n’oublions pas que nous vivons tous sur la même planète. Qui va réfugier qui ? Nous avons des images de rivières totalement taries en France. Et, en Afrique, nous avons aussi des migrants politiques et climatiques. Ainsi, j’ai beaucoup d’amis franco-français — je dis cela car je suis moi-même franco-malienne — qui sont venus se réfugier au Mali parce qu’ils en avaient marre de l’ambiance. Et, en Afrique, nous avons aussi nos racistes, qui sont anti-migrants. Dans quel monde sommes-nous ? Parce qu’il existe des frontières, chacun croit posséder sa parcelle d’un monde qui n’est qu’un. Il n’y aura pas de frontière au dessèchement. Où sont passés les principes des droits de l’Homme ? Nous connaissons le libéralisme et le capitalisme à leur paroxysme !

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