Photo Emmanuel Foudrot
A deux jours de la veillée de Noël, le drame n’en a été que plus bouleversant. Alors que l’activité ralentissait en vue de la trêve des confiseurs, l’explosion survenue le 22 décembre à 14 h 30 a sidéré les quelque 600 collaborateurs travaillant sur le site Silicones d’Elkem. Dans les jours qui suivirent, sur les quatre blessés recensés à l’origine, l’entreprise perdait deux précieux techniciens spécialisés, respectivement âgés de 47 et 55 ans. « Les quatre victimes principales étaient présentes à l’intérieur de cet atelier pilote, nous rapporte avec émotion ce mardi 6 janvier Guillaume Artois, directeur des relations extérieures. Les deux survivants sont un docteur ingénieur chimie et une personne chargée de la santé, de la sécurité et de l’environnement. L’un est toujours hospitalisé en soins intensifs. L’autre fait l’objet de soins médicaux très importants. »
La réouverture du site, lundi 5 janvier, s’est faite dans des conditions forcément particulières. La production est restée à l’arrêt. Le temps était au recueillement, aux échanges et aux hommages. Sandy Chen, vice-présidente principale de la division Silicones d’Elkem, a fait le déplacement depuis la Chine. « Nous avons mis en place un dispositif pour que chacun puisse exprimer ses émotions, poursuit Guillaume Artois. Toute notre communauté vit une épreuve humaine et professionnelle intense. Nous avons reçu de nombreux messages de soutiens d’entreprises voisines. »
« Quelque chose s’est mal passé, nous devons comprendre pourquoi »
Aujourd’hui, l’enquête du parquet de Lyon doit faire la lumière sur les circonstances du drame. La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), l’inspection du travail et le Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels (BEA-RI) ont ouvert la leur. Une cinquième enquête, réalisée en interne par des experts, est également en cours.
Le laboratoire industriel d’Elkem Silicones Sud, où l’explosion s’est produite le 22 décembre en début d’après-midi. Photo Emmanuel Foudrot
« La compétence des victimes, qui avaient participé à la planification de l’atelier, n’est pas à mettre en doute, avance Guillaume Artois. Tous avaient entre 10 et 30 ans de maison. Notre ingénieur était avec nous depuis plus de 20 ans. Elle connaissait les risques liés à l’hydrogène. L’équipement et l’endroit étaient conformes aux normes de sécurité. L’atelier pilote avait fait l’objet d’un audit intégral entre 2022 et 2024. Pourtant, quelque chose s’est mal passé. Nous devons comprendre pourquoi. Cela ne doit plus jamais se reproduire. Depuis 80 ans, ce site est l’un des berceaux des silicones. L’entreprise fera face à ses responsabilités. »
Les syndicats critiques
Si la direction d’Elkem Silicones met en avant un investissement de 25 millions d’euros dans la prévention et la sécurité de son site de Saint-Fons, la colère des syndicats ne faiblit pas. CGT et CFDT annonçaient fin décembre se porter partie civile. « Sur un site classé Seveso seuil haut, au cœur de la Vallée de la chimie, un tel accident est intolérable, regrettent la Fnic CGT, la CGT et la CGT Elkem Saint-Fons. Il interroge lourdement sur l’organisation du travail, l’évaluation des risques, la maintenance et les choix de la direction en matière de prévention. »
De son côté, l’Union départementale CGT exige « une politique pénale du travail sévère, l’interdiction de plus d’un niveau de sous-traitance, la suppression du recours à la sous-traitance pour les activités à risques et le renforcement des responsabilités des donneurs d’ordre, ainsi que le retour des CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), le doublement du nombre d’inspecteurs du travail et le renforcement des effectifs de contrôleurs des Carsat et de la médecine du travail. » Des propositions similaires à celles des communistes des sections de Saint-Fons-Feyzin et de Vénissieux et des élus PCF métropolitains des Portes du Sud, qui redoutent revivre un jour « un nouvel AZF ».
Quant à la CFDT, elle estime que « la prévention des Risques industriels majeurs exige une vigilance permanente, des moyens organisationnels, humains et techniques à la hauteur d’une organisation du travail plaçant la prévention au premier plan. »
FR-Alert : quelques couacs pour une première
Le dispositif FR-Alert a été déclenché pour la première fois dans la Métropole de Lyon, avec quelques ratés à la clé.
Photo GL
Lundi 22 décembre, 15 h 56 : une sonnerie stridente émanant des téléphones portables situés dans un rayon de 1 700 mètres en a fait sursauter plus d’un, que ce soit à Saint-Fons, mais aussi Feyzin, Pierre-Bénite et Vénissieux. Le bruit, particulièrement stressant, était accompagné d’un message de la préfecture recouvrant tout l’écran. « L’alerte explosion » intimait de se confiner si l’on était « dans la zone » et de respecter les consignes des autorités. Pour la première fois, FR-Alert était déclenché dans le département. Sauf que tout le monde n’a pas reçu le message, ou pas au même moment.
Ce dispositif national, opérationnel depuis juin 2022, est conçu pour transmettre massivement des messages intrusifs vers tous les appareils mobiles situés dans un périmètre bien précis grâce à la technologie de diffusion cellulaire, sous la forme d’ondes radio. Un second envoi, par SMS, doit compléter l’alerte.
Cette grande première a connu des ratés, comme le souligne la Fédération Fracture, qui représente dix associations citoyennes du Sud-Est et Sud lyonnais : « Nous dénonçons le dysfonctionnement potentiellement grave de FR-Alert. Certains riverains directement exposés n’ont reçu aucune alerte alors que des habitants de communes non concernées ont reçu des messages. Cela démontre que ce dispositif n’est pas à la hauteur d’un accident majeur. »
De l’importance des antennes-relais
Comme l’explique le site gouvernemental FR-Alert, « les délais de réception des notifications dépendent de la marque du téléphone, de l’opérateur et de l’endroit où l’on se trouve. » Le message diffusé aux opérateurs est transmis aux antennes couvrant la zone de danger. « La plupart des gens ont bien reçu les deux messages, l’alerte, puis la fin du confinement à 18 h 30, rassure la préfecture. Mais il est vrai que le dispositif repose sur la qualité du réseau et de l’antenne à laquelle le mobile borne. »
Si FR-Alert reste perfectible, le signal « trois séquences » émis par les sirènes SAIP a été audible à Saint-Fons. Et les mesures de confinement ont rapidement été relayées par différents médias (radio, TV et sites institutionnels). Par mesure préventive, une portion de l’A7 a été coupée dans les deux sens le temps que l’incendie soit maîtrisé, tout comme les axes ferrés Lyon-Vienne-Valence et Lyon Part-Dieu-Saint-Etienne, ainsi que la navigation fluviale.
Questions à Paul Poulain
« Le problème n’est pas la réglementation, mais son application »
Paul Poulain, spécialiste des risques industriels et auteur du livre Tout peut exploser, estime que les moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics pour la sécurité sont insuffisants.
Êtes-vous étonné qu’un drame comme celui d’Elkem puisse encore arriver de nos jours ?
En 2025, on peut espérer être capable d’éviter un tel incident. Mais le risque zéro n’existe pas. Il est impossible de tout anticiper. Ici, l’événement est d’autant plus dramatique que le risque d’explosion est connu et très encadré. D’un côté par le Code du travail pour ce qui est de la sécurité sur site ; de l’autre par le code de l’environnement, pour éviter une explosion majeure. Ce drame est très médiatisé car il a eu lieu sur un site Seveso. En France, beaucoup de gens meurent au travail : trois par jour, en moyenne. Aucun autre pays ne fait pire en Europe. Et entre 15 et 20 incendies se déclarent dans des usines chaque jour.
Comment expliquez-vous ce phénomène ?
La concurrence due à la mondialisation et les crises géopolitiques mettent la pression sur les entreprises. La guerre en Ukraine transforme la manière d’importer de l’énergie. Un pays comme la Chine, avec une croissance importante et un coût social inférieur bouscule également l’industrie. Tout cela peut pousser les entreprises à opérer des arbitrages économiques, notamment sur la sécurité.
Dans le cas d’Elkem, l’entreprise a pourtant massivement investi dans la sécurité en engageant des millions d’euros…
Ces investissements sont conséquents mais restent à pondérer avec les bénéfices que réalise l’entreprise. Mais était-ce vraiment suffisant ? L’enquête le dira. Rappelons que Lubrizol avait également beaucoup investi avant d’être touché par un terrible incendie en 2019.
La réglementation actuelle, avec les Plans de prévention des risques technologiques (PPRT) et la Directive Seveso, est-elle adaptée ?
Les PPRT sont tellement compliqués que plus personne ne veut en faire ou les modifier. On compte pas mal d’usines à gaz en matière de prévention. Les mesures sont compliquées à appliquer. Il n’y a pas assez d’effectifs sur ces dossiers pour faire baisser le nombre d’accidents. Les Dreal (Directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement) comptent 1 200 équivalents temps plein alors qu’il existe 500 000 sites ICPE (Installation classée pour a protection de l’environnement). Seuls 40 000 sont inspectés régulièrement. La moitié des 1 300 sites Seveso sont contrôlés chaque année ; l’autre moitié, les ‘seuils bas’, le sont tous les trois ans. Pour un dossier ‘seuil haut’, une équipe d’inspection passe quatre jours sur place, contre 12 jours en Espagne et 20 jours en Allemagne.
Emmanuel Foudrot
Le problème est donc avant tout un manque de moyens humains ?
Oui, on retrouve le même problème à l’inspection du travail. Ils sont à peine 1 000 pour des millions d’entreprises. Et ils n’ont pas que le risque accidentel à contrôler. Et au-delà des contrôles, il faut des sanctions. Le problème n’est pas la réglementation, même s’il y aurait des améliorations à réaliser à la marge, mais bien l’application de cette réglementation. On devrait sortir de l’escarcelle préfectorale. On demande trop aux préfets. Transférer le contrôle des sites Seveso à une autorité administrative indépendante : c’est ce qu’avait proposé l’ancien député Christophe Bouillon (PS) après la catastrophe de Lubrizol.
Fort heureusement, aucun suraccident n’a eu lieu. La gestion de crise a-t-elle été satisfaisante ?
Le dispositif Orsec (Organisation de la réponse de sécurité civile) fonctionne bien. On est au point en termes de gestion de crise. On a beaucoup appris de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, en 2001.
Pour les habitants et les salariés des entreprises du secteur, il n’y avait vraiment aucun danger de toxicité ?
La préfecture a affirmé que l’incendie ne présentait aucun risque de toxicité pour la population. C’est exact dans le sens où il n’y a pas de risque létal. Des mesures sont réalisées sur place. Cependant, tout incendie libère des substances toxiques. Sur le long terme, il y a forcément un impact sur la santé.
Les populations du sud de Lyon sont-elles plus exposées à la pollution industrielle ?
Oui, dans le sens où des activités dangereuses sont concentrées au même endroit. On tombe plus malade dans la Vallée de la chimie, près de la Zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer (13) ou dans la Vallée de la Seine en Normandie. Il existe une notion d’inégalité territoriale qui touche des populations qui ne sont pas les plus avantagées économiquement. Beaucoup de logements ne sont pas suffisamment protégés. Il existe une réflexion sur la relocalisation des activités mais il n’existe pas de consensus.
A-t-on assez développé la culture du risque ?
Notre système dysfonctionne sur ce point. Tout passe par l’éducation de la population. On pourrait s’inspirer de la Finlande. Là-bas, des cours théoriques et pratiques sont dispensés dès le collège. En France, les exercices d’évacuation sont pris à la légère ou comme une contrainte alors qu’ils permettent de sauver des vies.
Repères
Photo Emmanuel Foudrot
De Rhône-Poulenc à Elkem Silicones
Elkem Silicones est une division du groupe norvégien Elkem ASA, coté à la Bourse d’Oslo et dont l’actionnaire principal est China National Bluestar, une entreprise publique chinoise. Cette entreprise produit des fluides et des élastomères destinés à divers marchés tels que la cosmétique, le médical, le textile ou encore la construction. Avant 2017, elle était connue sous le nom de Rhône-Poulenc, Rhodia, puis Bluestar Silicones. Le site de Saint-Fons, bâti en 1954, comprend aujourd’hui deux unités de production. Un centre de recherche, situé près de la gare, complète l’ensemble. Environ 600 personnes y travaillent.
Un site classé Seveso seuil haut
Elkem Silicones est l’un des quatre sites classés Seveso « seuil haut » à Saint-Fons, avec Kem One, Huntsman et Speciality Opérations. Ces installations présentent un risque d’accident majeur élevé en raison des quantités de substances dangereuses qu’elles stockent, fabriquent ou utilisent. C’est pour cette raison qu’elles sont soumises à un certain nombre d’obligations très strictes : une étude des dangers réactualisée tous les 5 ans, un Plan d’opération interne (POI), ou encore un Plan particulier d’intervention (PPI) testés régulièrement.
Vallée de la chimie : un PPRT « XXL »
Le classement Seveso seuil haut nécessite la création d’un PPRT (Plan de prévention des risques technologiques), introduit par la loi du 30 juillet 2003. cet outil réglementaire définit un périmètre d’exposition au risque qui s’accompagne d’obligations en termes d’urbanisme et de règles de construction. Aujourd’hui, 12 PPRT ont été approuvés dans le département. Celui de la Vallée de la chimie est le plus important de France. Il s’étend sur 10 communes, concerne 10 sites Seveso seuil haut, plus de 2 400 activités économiques, 7 000 logements et plus de 26 000 habitants.
Le député interpelle le gouvernement
Par le biais d’une question écrite au gouvernement, Idir Boumertit, député de la 14e circonscription du Rhône, a alerté Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, « sur les risques que fait peser le désengagement progressif de l’État du financement des Plans de prévention des risques technologiques (PPRT). »
Pour l’élu insoumis, l’accident survenu fin décembre sur le site Elkem à Saint-Fons « rappelle brutalement l’urgence d’achever la sécurisation des logements exposés. » Or, précise-t-il à titre d’exemple, « sur les 815 logements concernés à Saint-Fons, seulement 28 % ont été sécurisés, et dans d’autres communes, le taux de réalisation reste faible, résultat notamment de difficultés d’adhésion des propriétaires et de la complexité du dispositif. (…) Cette lenteur survient alors même que les financements de l’État – qui entrent à 40 % dans les enveloppes de travaux, ndlr – constituent une condition essentielle pour permettre aux collectivités d’achever les travaux de protection. »
Idir Boumertit précise que ces financements, qui devaient initialement s’achever en 2024, « n’ont été exceptionnellement prolongés que jusqu’à fin 2026, laissant les collectivités assumer seules une charge qu’elles n’ont ni les moyens ni l’ingénierie de porter, au détriment de la sécurité des habitants. »
Pour appuyer son propos, le parlementaire cite le rapport de l’association Amaris, qui estime qu’au niveau national « seulement 25 % des logements privés concernés par les PPRT ont été sécurisés à ce jour. » En conclusion de sa question écrite, il demande au gouvernement quelles sont « les mesures qu’il entend mettre en œuvre pour garantir un financement pérenne et suffisant (…) tout en évitant aux collectivités un poids qu’elles ne pourraient supporter seules.»
