L’inscription au fronton de l’école de Parilly fit forte impression sur les jeunes élèves allemands qui visitèrent Vénssieux au début des années 30.
La Première Guerre mondiale fut une effroyable boucherie. Rien qu’en France, l’on déplora près d’un million et demi de morts. À Vénissieux, le bilan fut tout aussi terrible, avec 164 tués sur une population de 5000 habitants – leurs noms figurent sur le monument aux morts implanté dans le vieux cimetière communal. Le choc provoqué par ce conflit fut énorme. Passé 1918, partout, aux cris de la victoire succédèrent les appels à la paix. « Plus jamais cela ! », entendit-on. Cette guerre serait « la Der des Ders », la dernière des dernières. Puis, au cours des années 1920 et au début des années 1930, la France et l’Allemagne agirent en faveur du rapprochement de leurs peuples respectifs.
C’est dans ce cadre que furent organisés les premiers échanges scolaires, car la réconciliation passait évidemment aussi par la jeunesse. Des lycéens allemands se rendirent donc en France pour de brefs séjours, suivis en sens inverse par des voyages de lycéens français en Allemagne. Ainsi, dès l’été 1928, de jeunes berlinois emmenés par Ernst Schwarz vinrent apprendre le français à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. L’opération s’avéra un succès, et fut aussitôt amplifiée « et transformée en une véritable entreprise d’éducation populaire », nous dit Jérémie Dubois, enseignant-chercheur en histoire contemporaine à l’université de Reims. Venus de Berlin et de sa région, de Francfort-sur-l’Oder (sur la frontière polonaise actuelle), mais aussi du centre de l’Allemagne, lycéennes et lycéennes gagnèrent les académies de Lille et de Dijon, où ils rejoignirent leurs camarades d’Amiens, de Charleville, de Sens, de Nevers, et de bien d’autres localités. Lyon fut elle aussi concernée par ces échanges pacifistes. Et, par contrecoup, Vénissieux.
De Dresde à Vénissieux
Septembre-Octobre 1930. Vingt-huit élèves du lycée Dürer, de Dresde, une grande ville du nord-est de l’Allemagne, aujourd’hui peuplée par plus de 500.000 habitants, arrivent à Lyon. Il y a là Annemarie Kampfe, Werner Bachmann, Max Wüstner, Hanna Naumann, Eva Krieger, Wolfgang Linder, Willi Kranse ou encore Marianne Martin. Tous et toutes ont été accueillis dans un établissement lyonnais, peut-être le lycée du Parc, à moins que ce ne soit le lycée Ampère, où ils perfectionneront leur français. Ils en profitent aussi pour faire de nombreuses visites dans la cité des canuts et dans les environs. Vénissieux en fait partie.
À l’initiative de Madame Lamure, directrice de l’école maternelle du Centre, et aussi du maire socialiste Eugène Peloux, les jeunes dresdois et dresdoises viennent passer toute une journée dans notre ville. Ils commencent par découvrir quelques usines vénissianes : probablement l’usine Berliet (aujourd’hui Renault Trucks), où l’on fabrique moult camions et voitures, et dont l’établissement couvre des centaines d’hectares, et peut-être aussi l’usine textile Maréchal, voire la Verrerie ouvrière, dans le quartier de la Gare. Puis ils se rendent apparemment à l’école de Parilly, où ils sont particulièrement frappés par l’inscription ornant sa façade – Travail, Paix, Humanité -, en pleine actualité de leur échange scolaire, et qu’ils rapporteront dans leur correspondance : « Ici, on enseigne l’amour du travail, de l’humanité et de la paix ». Après un repas au restaurant de Monsieur Bachelard, qui coûta la coquette somme de 225 francs, le groupe est accueilli en grande pompe à l’hôtel de ville par le maire Eugène Peloux. Puis il regagne Lyon, et de là Dresde, où il arrive le 9 octobre 1930.
Vénissieux fait forte impression sur les élèves allemands
Malgré la brièveté de leur passage chez nous, Vénissieux fit une forte impression sur les lycéennes et lycéens allemands. La preuve, le 7 novembre 1930, ils prennent la peine d’envoyer une lettre de remerciements au maire, écrite dans un français irréprochable, et la signent tous. Extraits : « Nous avons passé une très belle journée dans votre ville. Nous pensons toujours à votre amabilité et sommes fort heureux que vous nous ayez reçus si bien et que nous ayons vu tant de curiosités (…). Nous avons rencontré en France beaucoup de bienveillants hommes, et c’est ce que nous racontons à tous nos camarades à Dresde. Nous espérons que nous avons contribué un peu au rapprochement des peuples ». Et, en tête de leur lettre, ils ne manquent pas d’inscrire en gros caractères, la devise pacifiste figurant sur l’école de Parilly.
Le maire, lui, est tout aussi touché par la visite des jeunes Allemands. « Votre lettre, écrit-il, m’a causé la meilleure, la plus profonde joie. Les membres du Conseil municipal, à qui je l’ai communiquée, ont été non moins sensibles aux sentiments que vous y exprimez de manière si charmante sur votre trop court séjour à Vénissieux, que nous ne pouvons oublier ». Et de conclure, à propos de l’inscription de l’école : « Nous voudrions que cette devise qui a retenu votre attention, soit non seulement reproduite sur les édifices publics de nos deux pays, mais surtout qu’elle pénètre dans les cœurs de l’humanité entière. Les buts que vous poursuivez, le rapprochement des peuples et l’abolition de la guerre, sont également les nôtres ».
Un second groupe de lycéens dresdois fut reçu deux ans plus tard à Vénissieux, en août 1932. Là encore, l’accueil des Vénissians fut particulièrement remarqué par les élèves allemands. « Croyez que vos jeunes compatriotes », écrivirent-ils au maire dans une lettre de remerciements, « seront reçus avec la même amitié que nous avons trouvée chez vous ». Puis tout s’arrêta. Il n’y eut pas de troisième visite. Le 30 janvier 1933, Adolphe Hitler, chef du parti nazi, était nommé chancelier d’Allemagne et prenait ainsi le pouvoir. La folie des hommes allait, une fois de plus, bientôt précipiter le monde dans les horreurs de la guerre.
Source : Archives municipales de Vénissieux, 3 K 184. Article de J. Dubois, « Des séjours linguistiques au service du rapprochement des peuples : les foyers scolaires franco-allemands dans l’entre-deux-guerres ».
