Photo Emmanuel Foudrot
Quand on entre dans le bureau d’Azdine Benyoucef, au centre associatif Boris-Vian, on remarque immédiatement, sous un joli dessin de sa fille, un article consacré à la philanthrope altermondialiste Henryane de Chaponay, lointaine descendante des seigneurs de Vénissieux.
« Je l’ai rencontrée au moment des Dialogues en humanité (ndlr ; une manifestation qui se déroule, entre autres à Lyon, « pour réussir le XXIe siècle », et à laquelle participe régulièrement Azdine). J’étais avec des jeunes et, quand elle nous a vus, elle nous a dit que c’était cela, le dialogue, le mouvement. Le monde, pour elle, était un village. Elle pilotait des avions, a beaucoup voyagé et était impliquée dans une approche humaniste de l’écologie. Quand elle est venue à Vénissieux, les jeunes lui ont dédicacé un t-shirt qu’elle a ensuite porté en Allemagne. »
Originaire du Charréard, le jeune Azdine pratiquait le karaté et les sports de combat. « La danse est venue tard, quand j’avais 18 ans, grâce à un cousin et un ami du Charréard. Pour moi, c’était réservé aux filles ! » Ce qui lui plaît, c’est l’exigence, les gestes techniques et « quelque chose d’assez libre ». Jusqu’au moment où il se dit : « Je veux en faire mon métier. »
Azdine part alors à Los Angeles avec un ami. « Autant se mouiller à fond ! » « Nous y sommes allés pour voir un danseur hip-hop reconnu mais il n’était pas là, il était en France ! Nous avons rencontré des gens formidables qui étaient dans la créativité. »
Avec Germaine Acogny au Sénégal
Ressentant un besoin de formation, Azdine apprend à la Maison de la danse avant d’être mis en contact, via le Grand projet de ville, avec l’École des Sables de Germaine Acogny, au Sénégal. « Je me suis formé en danses africaine et contemporaine. Beaucoup de mouvements du hip-hop viennent des danses traditionnelles. »
Grâce à ses relations, Azdine va ensuite donner une fois par an, entre 2008 et 2018, une formation à Dakar pour professionnaliser les danseurs. « J’ai travaillé avec 1200 danseurs venant de quatre régions différentes. Trente ont été sélectionnés et, sur ces trente, neuf font des créations. Tous se préparent à être des pédagogues et des danseurs. Mon travail porte aussi sur la transmission et les questions de reconversion. »
Il donne un exemple : « Beaucoup d’amis ont eu un burn out au moment du Covid. Il est bon de se questionner sur ce qu’est le corps et si l’on a vraiment besoin du spectacle. Les sportifs de haut niveau ressemblent aux artistes et, dès qu’ils ont une blessure, pensent qu’ils ne servent plus à rien. Cela engendre des problématiques pas seulement physiques mais aussi familiales et amicales. »
Intermittent depuis 1999, Azdine se sent à l’aise dans la création artistique : « Ce milieu apporte un vocabulaire, un savoir-être, une approche de la société… Je dis souvent aux jeunes, quand j’interviens dans les collèges : votre corps est votre société, le cerveau votre gestionnaire. Où voulez-vous mener votre entreprise ? »
Donner aux jeunes de l’ambition et la notion d’engagement
Ainsi, Azdine travaille en ce moment avec la Cité éducative de Givors sur « la mémoire d’ici et d’ailleurs ». « J’ai pris l’exemple de Fives-Lille qui salariait 7 000 personnes à Givors et qui a fermé à la fin des années 80. Cette histoire n’est aujourd’hui plus connue des Givordins. Comment travailler avec les collégiens sur la mémoire industrielle ? Une nouvelle révolution est en train de se mettre en place, celle du numérique. La différence entre l’IA et nous est le rapport émotionnel et humain et, donc, la dimension corporelle. On est avec notre corps jusqu’à notre tombe et on ne doit pas le dissocier de l’esprit. Je veux leur donner de l’ambition et la notion d’engagement. »
En 2019, avec un centre socioculturel alsacien, il a fait travailler les jeunes sur le roman de Rachid Benzine, Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? — sur l’embrigadement par Daech. Le résultat fut une suite au roman, Nour, l’héritage, écrite par eux et transposée au théâtre. « Un groupe écrivait, un autre dansait et j’ai ensuite été sollicité par Givors-Grigny sur cette même thématique d’écriture. »
Photo Emmanuel Foudrot
Quand on évoque sa participation à Traction avant compagnie (TAC), Azdine remonte le temps. « Pour son spectacle Places, le chorégraphe Pierre Deloche avait proposé de danser à un groupe de Vénissieux dont je faisais partie. Et il avait parlé de moi à Marcel Notar, qui s’occupait de Traction avant. Je suis resté dans la compagnie de 2003 à 2005 puis, en 2006, j’ai créé ma structure, Second Souffle. » Fasciné par le travail de Zoro Henchiri et par son spectacle Désert, Azdine le reprendra en 2016. « Avec Second Souffle, je voulais créer un spectacle qui corresponde à l’empreinte que j’ai eue. Sous la tutelle de TAC, j’avais eu la chance de travailler avec Marcel et Karim Amghar sur des solos. C’est ainsi qu’est née ma première chorégraphie, Transmission. »
Azdine sait où il veut aller et n’hésite pas à claquer la porte des institutions qui ne jouent pas le jeu ou ne tiennent pas leurs promesses. Il multiplie les expériences, tant pédagogiques que scéniques. Monte ainsi une chorégraphie en référence à mai 68 puis, en 2013 avec l’association vénissiane Vigilance, un spectacle sur la Marche pour l’égalité de 1983. Ou, en 2023, Gastrono ‘mix à la Cité de la gastronomie, autour de la cuisine.
Si l’on a croisé Azdine Benyoucef, le 31 janvier dernier à la préfecture de Lyon pour l’hommage au préfet résistant Édouard Bonnefoy , c’est qu’il a travaillé il y a six ans avec les élèves de Nadia Bachmar à Louis-Pergaud pour la création de Vénissieux la belle, la rebelle. Depuis, il ne les a pas quittés et se réjouit de leur évolution. « Le groupe de Nadia, c’est de l’or en barre. C’est de la sculpture, qu’elle a fait ! »
