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Vingt ans après l’entrée en vigueur de la loi pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées, le gouvernement dresse un bilan positif de l’école inclusive, annonçant un nombre record d’élèves en situation de handicap inscrits pour cette rentrée scolaire. Pourtant, du côté des parents, des enseignants et des accompagnants, le constat est bien plus nuancé.
Pour cette nouvelle année scolaire, plus de 520 000 élèves en situation de handicap ont fait leur rentrée. « Un nombre record », indiquait Charlotte Parmentier-Lecocq, ministre déléguée intérimaire chargée de l’Autonomie et du Handicap. C’est en 2005 que la loi pour l’égalité des droits et des chances – texte phare de l’école inclusive – a permis à tout enfant, quel que soit son handicap, d’avoir droit à une scolarité ordinaire.
Avant cette date, les élèves avaient certes accès à l’éducation, mais sans véritable inclusion. La majorité d’entre eux était scolarisée dans des structures spécialisées, telles que les Instituts médico-éducatifs (IME). L’objectif de cette loi était de favoriser l’intégration scolaire, la mixité, la tolérance et la citoyenneté, tout en réduisant les inégalités scolaires. Elle permettait aux élèves en situation de handicap de se socialiser et d’éviter une marginalisation ou un sentiment d’abandon scolaire. Pour ce faire, les écoles ont été aménagées, les enseignants formés et des structures créées, comme les Unités localisées pour l’inclusion scolaire (Ulis).
Photo Emmanuel FOUDROT
« Cela a été un tournant historique (…) et un texte fondamental », soulignait Caroline Pascal, directrice générale de l’enseignement scolaire, en janvier dernier devant le Sénat. « La loi a transformé nos écoles en des lieux plus ouverts et plus accessibles. »
Pourtant, dans les faits, ce volontarisme bute encore sur de nombreux écueils. Comme le confirme la Cour des comptes dans un rapport publié en septembre 2024 : « Sur le plan quantitatif, le système scolaire a su se transformer. Néanmoins, le parcours des élèves et de leurs familles reste complexe : information sur les solutions et les parcours, fluidité des transitions entre milieux scolaires ordinaires et médico-sociaux, orientation scolaire ou encore insertion socio-professionnelle. »
L’Unapei (Union nationale des associations de parents d’enfants inadaptés) ne voit pas que du positif dans l’application de cette loi. L’association déplore notamment des scolarités inadaptées, des ruptures de parcours, ainsi qu’un manque de solutions et de professionnels pour accompagner les enfants. En interrogeant près de 38 associations représentant plus de 3 600 enfants âgés de 3 à 16 ans, l’Unapei confirme que 68 % d’entre eux bénéficient de moins de 12 heures de cours par semaine, et que 13 % n’ont aucune heure de scolarisation. « L’école inclusive, dans sa forme actuelle, reste un leurre », assure le collectif Une seule école. Selon lui, la loi « a proclamé une intention sans s’en donner les moyens, tout en maintenant en parallèle un système de ségrégation » de certains enfants hors de l’école ordinaire.
MANQUE DE PLACES
Les unités ULIS surchargées
Avec l’augmentation du nombre d’élèves en école ordinaire et les longs délais pour accéder aux Instituts médico-éducatifs, les effectifs des classes ULIS sont saturés.
Photo Emmanuel FOUDROT
À la suite de la loi de 2005 sur l’intégration des enfants en situation de handicap dans le milieu scolaire ordinaire, des structures ont été créées pour faciliter leur scolarisation, dont les Unités localisées pour l’inclusion scolaire (ULIS). Ces classes existent de l’école primaire au lycée avec différentes branches selon le niveau scolaire et le type de handicap, afin de répondre aux besoins spécifiques des élèves (troubles cognitifs, troubles du spectre autistique, etc.).
Les enseignants adaptent leur accompagnement en fonction du profil et des aptitudes des élèves. Les jeunes sont scolarisés une partie de la journée en ULIS, avec des cours spécifiques, et l’autre partie en classe ordinaire avec leurs camarades. L’objectif étant d’enseigner les matières fondamentales tout en favorisant également l’autonomie et la socialisation.
Jusqu’à six ans d’attente pour les IME
Face à l’augmentation du nombre d’élèves en situation de handicap en école ordinaire, les classes ULIS se remplissent rapidement, et de nombreux jeunes n’y accèdent pas immédiatement. À la rentrée 2023, 17 % des élèves nécessitant une place en ULIS en primaire n’ont pas pu y accéder. Au collège et au lycée ils étaient 22%. « L’année dernière, nous avions six jeunes de sixième sur liste d’attente au collège, assure Chloé Gamaz, enseignante d’anglais au collège Elsa-Triolet. Cette année, ils sont quatre. Ils sont en classe ordinaire en attendant la libération d’une place en ULIS. »
Une des causes de cette situation est le manque de places en Instituts médico-éducatifs (IME). Alors que certains jeunes devraient être pris en charge dans ces structures, elles sont également surchargées. « De nombreux IME ferment et les listes d’attente sont très longues, explique Audrey Sicurani, accompagnante d’élèves en situation de handicap depuis près de 18 ans. Il faut compter environ cinq à six ans d’attente. »
En avril 2023, le gouvernement a présenté « l’acte II de l’école inclusive ». Emmanuel Macron y promettait une refonte de la politique d’accueil des élèves en situation de handicap. Il y était également annoncé l’installation d’une centaine d’IME au sein des établissements scolaires d’ici 2027.
MILIEU ORDINAIRE
Les enseignants et les AESH en difficulté
L’école inclusive promet l’égalité des chances pour tous, mais sa mise en œuvre reste un défi quotidien pour les accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) et les enseignants.
Acteurs essentiels de l’école inclusive, les AESH soutiennent les jeunes dans leurs activités scolaires, facilitent leur communication, leur socialisation et leur autonomie. « On est un peu leur béquille, décrit Audrey Sicurani, AESH depuis 18 ans. On aide dans les apprentissages, pour la confiance en soi. » Ils peuvent reformuler les consignes, les expliquer, écrire pour l’élève et recentrer son attention.
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Ces dernières années, le nombre d’élèves suivis a augmenté, mais pas celui des AESH, faute d’attractivité du métier. Leurs missions deviennent donc de plus en plus difficiles à remplir. Elles peuvent s’occuper de plusieurs élèves à la fois, ce qui entraîne parfois des manquements, notamment dans le suivi mutualisé où peu d’heures sont attribuées à chaque élève. « On devrait pouvoir se concentrer sur un seul élève à la fois, assure Céline Reynaud, AESH depuis 17 ans. Là, le temps consacré à chacun est réduit. »
« On fait ce métier avec le cœur »
Souvent sous-estimé, ce rôle souffre d’un manque de reconnaissance. « On fait ce métier avec le cœur, pour aider ces enfants et leurs familles », poursuit-elle. Mais entre faible rémunération et contrats précaires, les conditions de travail restent difficiles, surtout face à certaines situations complexes.
En janvier dernier, Céline et Audrey, AESH, se sont mobilisées pour dénoncer leurs conditions de travail
Pour les enseignants, la présence des AESH en classe est un « réel soulagement », tant pour les élèves que pour eux-mêmes. « On n’a pas le temps d’accompagner l’élève comme le font les AESH et surtout on ne sait pas le faire », explique Chloé Gamaz, professeure d’anglais au collège Elsa-Triolet. Elle a suivi des formations sur la différenciation pédagogique : « Quand je crée mes cours, je fais une version pour les élèves en situation de handicap. Je le fais en adéquation avec les retours des AESH. »
À Vénissieux, des formations sont proposées par la Ville aux AESH, enseignants et éducateurs sportifs pour gérer collectivement les comportements difficiles. « Il est important qu’ils maîtrisent les bons gestes et un langage commun », souligne Véronique Forestier, adjointe à la petite enfance. La Ville finance chaque année des surencadrants pour les temps périscolaires, pour un coût de 500 000 euros.
Les limites de l’inclusion scolaire
Pour les autres élèves, le contact avec des camarades en situation de handicap permet d’apprendre la tolérance, l’empathie et la solidarité. « Je vois une bienveillance incroyable en école primaire », explique Audrey Sicurani. Un constat partagé par Chloé Gamaz au collège : « La stigmatisation du handicap est beaucoup moins présente. Ils vont s’insulter sur plein de choses, mais pas là-dessus. C’est une réussite de l’inclusion : ils font partie d’un groupe-classe et ce sont des élèves comme les autres. »
Enseignants et AESH s’accordent cependant à dénoncer les manquements de l’inclusion scolaire, notamment en cas de crise d’un enfant. « Si l’enfant a besoin d’évacuer, on n’a aucun endroit où l’emmener se détendre », regrette Audrey Sicurani. Elle cite la « salle de répit » ouverte à l’école Anatole-France, un cocon tamisé avec musique douce : « Il y a eu une réflexion pour doter ces salles d’outils qui peuvent répondre aux besoins des enfants », détaille la municipalité. Ces espaces, portés par la Ville et l’Éducation nationale, devraient être étendus à d’autres groupes scolaires du territoire.
Céline Reynaud rappelle aussi les limites de l’inclusion : « Actuellement, on met tous les élèves en situation de handicap dans des écoles dites normales. Je pense qu’ils ne pourront malheureusement pas tous suivre un cursus scolaire ordinaire. Il est nécessaire d’envisager pour certains, pour leur bien-être – et j’insiste là-dessus – une structure adaptée. Par exemple, les IME pourraient être favorables pour ces enfants. Ils pourraient s’épanouir, grandir et évoluer à leur rythme. Le problème, c’est qu’on va certainement vouloir fermer ces structures spécialisées et inclure totalement, à l’école, des élèves avec des handicaps lourds… C’est totalement utopique.»
INQUIÉTUDE
Les parents désemparés
Pour de nombreux parents, accéder à une scolarisation inclusive pour leur enfant et obtenir un accompagnement adapté reste un véritable parcours du combattant.
Photo Emmanuel FOUDROT
Pour bénéficier d’un accompagnement ou d’un cursus scolaire particulier, les parents d’enfants en situation de handicap doivent faire des demandes auprès de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). Ces démarches sont souvent longues et fastidieuses pour les familles. Il leur est demandé de fournir de nombreux documents : certificats médicaux, rapports de spécialistes, bilans scolaires et pédagogiques, ainsi qu’un formulaire long et parfois technique.
Certains dossiers peuvent être refusés ou attribuer moins d’heures que nécessaire, obligeant ainsi les parents à déposer des recours. « Même avec toutes les preuves de l’état de santé mental ou physique de l’enfant, certaines orientations sont refusées, assure Laetitia Tardy, maman de deux enfants en situation de handicap. Résultat : l’enfant se retrouve en milieu ordinaire sans accompagnement adéquat ». Selon la nature du handicap, les familles doivent procéder à des renouvellements tous les un, trois ou cinq ans.
Jusqu’à sept mois d’attente
Un des fils de Laetitia souffre de dyspraxie, ce qui rend l’écriture difficile, et de dysphasie, qui altère parfois son articulation. Il a également été récemment diagnostiqué d’un trouble du spectre autistique (TSA). Jusqu’à cette année il était en unité Ulis, mais se retrouve actuellement sans accompagnement. « J’ai lancé le renouvellement du dossier le 26 mars, il passe en commission le 8 octobre, je pense donc avoir une réponse qu’en novembre, déplore Laetitia Tardy. Je trouve inadmissible qu’on mette autant de temps. Heureusement, mon fils reste suivi par une AESH en classe ordinaire, car elle le connaît et l’avait suivi l’année précédente, mais il peut arriver qu’il soit sans accompagnement sur certaines matières. » Pour son autre fils, le dossier a été déposé le 2 avril et aucune date de commission n’a encore été communiquée. « Je pense qu’on n’aura rien d’ici janvier et il aura encore perdu une année », regrette Laetitia.
Vingt ans après la loi sur le handicap, de nombreux parcours scolaires sont encore perturbés : certains enfants sont en attente de place dans des structures spécialisées, d’autres ne bénéficient pas du nombre d’heures nécessaires pour assurer leur apprentissage.
Elle-même AESH au collège Elsa-Triolet, Laetitia Tardy constate que de nombreux enfants ne sont toujours pas diagnostiqués. Pour certains, cela est dû aux parents qui refusent d’accepter les difficultés de leurs enfants. « Ce n’est pas parce qu’il a un handicap qu’il n’est pas normal. Il faut que les parents dépassent cette barrière et qu’ils fassent le deuil de l’enfant parfait. Le fait qu’ils soient reconnus comme handicapés a de nombreux bénéfices et ça ne modifie pas leur avenir, au contraire : ça leur ouvre des portes. Il y a des enfants qui passent par là et qui arrivent à avoir un super métier et à s’épanouir dans la vie. »
