Le bac d’Irigny, lieu du drame. Carte postale, vers 1900-1910, coll. A. Belmont
1898. L’année durant laquelle Emile Zola publia son célèbre « J’accuse », dans le journal L’Aurore, pour dénoncer l’injustice de l’affaire Dreyfus. C’était en janvier, le 13. En août de la même année, c’est une tout autre affaire, évidemment bien moins célèbre, qui fit les gros titres de la presse. Et qui mit en scène des Vénissians. Ils s’appelaient Joseph Clermont, François Curty, Jean-Marie Chenavier, Paul Quinon, Joseph Sublet dit Coquard, et Joseph ou François Giroud. Tous étaient âgés d’une vingtaine à une trentaine d’années. Certains exerçaient la profession d’agriculteurs, d’autres d’ouvriers maçons, et la plupart habitaient à deux pas du Bourg, rue de la Grande-Charrière, aujourd’hui dénommée rue Jules-Ferry. De braves hommes, tous. Heureux de vivre, mariés et pères de jeunes enfants pour quelques-uns d’entre eux.
En ce jour férié du 15 août 1898, un dimanche, ces six amis décidèrent de partir en goguette. Vers 15 heures, ils quittèrent Vénissieux et se rendirent à Irigny, de l’autre côté du Rhône, juste en face de Feyzin, où se tenait une vogue. La fête, donc. Après avoir traversé le fleuve sur un bac à traille, ils firent halte dans le restaurant du père Vidal, où ils dînèrent d’une friture. Le vin aidant, ils sympathisèrent avec les convives d’une autre table, quatre jeunes hommes d’Irigny. « On causa beaucoup, on rit, les verres se choquèrent, la fête fut joyeuse, et bientôt les deux groupes n’en formaient plus qu’un ». Vers 21 heures, les dix copains décidèrent de changer d’air, et se rendirent sous la tonnelle d’un pêcheur pour y prendre le café. La soirée s’avançant, l’on songea à rentrer. « Pourquoi, dit l’un d’eux, la fête ne se terminerait-elle pas à Vénissieux, où nous nous rendrions tous en chœur ? ».
Vent de panique
Encore fallait-il traverser le Rhône en sens inverse. Le bac à traille ? Cette grande embarcation charriait aussi bien les piétons que les voitures à chevaux, et faisait office de pont entre les deux rives. Sauf que. Il ne fonctionnait que du lever au coucher du soleil. En cette heure tardive, il y a beau temps que le batelier dormait à poings fermés dans sa petite maison, au bord de l’eau. Le réveiller ? Les dix fêtards y songèrent un moment, mais ils n’osèrent pas le déranger. L’un des Irignois, Benoit Pariat, eut alors une idée : « emprunter » la barque du pêcheur, et traverser tous ensemble ! Sitôt dit, sitôt fait. Dix hommes sur un petit bateau… Ils s’élancèrent sur l’eau. Pariat se mit à ramer. La barque partit dans le courant. Et l’eau commença à entrer dans l’embarcation. Un peu, beaucoup. Vent de panique chez les amis. La barque tangua, ce qui fit venir encore plus d’eau. Puis elle commença à couler. « Allons, dit l’un d’eux, il n’y a pas à hésiter, il faut essayer de se sauver à la nage, sans cela nous sommes perdus ». La barque se retourna, jetant tout le monde par-dessus bord. « Sept d’entre eux se débattirent désespérément, mais le courant était très violent et ils ne tardèrent pas à disparaître… » Il n’y eut que trois rescapés, deux Vénissians et un Irignois, qui ne durent leur salut qu’à une corde de l’épave, à laquelle ils s’accrochèrent. Ils crièrent, crièrent, et réussirent à rameuter des promeneurs, qui vinrent les secourir avec une autre barque.
« Je voulais vivre… »
Aussitôt prévenue, la gendarmerie de Saint-Genis-Laval entama des recherches, espérant « repêcher les corps des victimes de cette affreuse catastrophe, dans laquelle ont péri plusieurs braves ouvriers ». A Vénissieux, manquaient ainsi à l’appel Joseph Clermont, François Curty, Jean-Marie Chenevier, et Paul Quinon. Dès le lendemain, lundi 16 août, les journaux nationaux et régionaux, dont Le Progrès, consacrèrent leurs colonnes à la « Catastrophe sur le Rhône », ou à la « Catastrophe d’Irigny ». Toute la population de Vénissieux, et bien au-delà, fut bouleversée en découvrant l’histoire. « La terrible catastrophe (…) a causé une émotion bien compréhensible, et le deuil cruel dans lequel se trouvent plongés les nombreux parents des victimes (…) a été vivement ressenti dans toute la région ». Le journaliste du Progrès se rendit même dans notre ville, où il rencontra l’un des rares survivants, Joseph Sublet dit Coquard. Dans le tramway, les passagers l’avaient pourtant prévenu : « Il ne passerait probablement pas la nuit ». Mais la rumeur était fausse, Sublet étant seulement couvert de bleus. Il raconta : « J’ai, pour ma part, conservé le plus grand sang-froid ; je voulais vivre, parce que je pensais à la bourgeoise [sa femme] et aux petits, et j’ai fait l’impossible pour me sauver (…). Il ne me reste de ce terrible drame, que le souvenir de mes pauvres camarades morts, et la reconnaissance pour ceux qui m’ont sauvé ».
Ailleurs, sur la rue de la Grande-Charrière, le journaliste ne trouva que des femmes et des enfants en pleurs, demandant aux passants s’ils avaient des nouvelles de leurs disparus. Les recherches sur le Rhône, pendant ce temps, restaient infructueuses… Les courants du fleuve avaient fait leur œuvre, en emportant les corps on ne sait où. D’après la presse, seulement deux sur sept furent retrouvés dans les jours qui suivirent. Dont celui d’un Vénissian. Son cadavre fut repêché le 16 août à Chasse-sur-Rhône, en Isère, immédiatement en aval de Givors et à 17 kilomètres d’Irigny. Le garde champêtre de la commune déclara en mairie que « Joseph Clermont, né à Vénissieux, 35 ans, voiturier demeurant à Vénissieux (…) est décédé ce jourd’hui [16 août] à cinq heures du soir dans le Rhône à Chasse », en se trompant de lieu, de date et d’heure. Mais sans doute n’avait-il pas encore lu les journaux.
Sources : BNF, Gallica : Le Progrès, Le Républicain de Tarn-et-Garonne, La Comédie politique (etc.), août 1898. Archives de l’Isère : 9 NUM/5E88/4, registre d’état civil de Chasse-sur-Rhône, 1898. Archives du Rhône : 6 M 440, recensement de Vénissieux, 1896.

Richard
20 juin 2026 à 11 h 56 min
Merci pour cette page d’histoire locale
Des Curty, Quinon, Sublet j’en ai connu plusieurs
Sans doute n’avaient ils aucun lien de parenté avec ces malheureux
Peu importe
En lisant ce poignant récit je pense à mes grands parents et à tous ces jeunes gens dont bcp allaient hélas périr sur le champ de bataille une quinzaine d’années plus tard