Matrice cadastrale de 1832, où le nom de Pierre Achard est le premier à apparaître – Poto Alain Belmont – coll. archives municipales de Vénissieux
Être le premier dans l’ordre alphabétique a parfois ses avantages, si minimes soient-ils. Prenez le cas de Pierre Achard. Cet épicier de Vénissieux, qui vécut de 1787 à 1874, est le premier à apparaître dans le volumineux registre des matrices cadastrales de notre commune, dressé en 1832. Epais de 9 cm, et si lourd qu’il faut bien deux bras pour le porter, si ce n’est quatre, ce registre gargantuesque contient la liste, propriétaire par propriétaire, de toutes les parcelles possédées par les personnes détenant des biens immobiliers dans notre commune, qu’elles y résident ou pas. Les matrices complètent ainsi le plan du cadastre, rendu obligatoire dans toutes les communes de France sur décision de l’empereur Napoléon Ier, et institué par une loi de 1807. Le déchiffrage de ces matrices est aisé, l’écriture étant particulièrement soignée et les pages aérées, mais les lire toutes nécessite une patience infinie, car elles livrent une avalanche de chiffres à donner le tournis au plus passionné des amateurs d’histoire !
Pourtant, que de richesses contiennent ces pages-ci. Elles nous renseignent ainsi, et sont les seules à le faire, sur la répartition de la propriété voici près de 200 ans. Avec un premier constat : en 1832, les domaines des Vénissians s’avèrent à peine plus grands que des mouchoirs de poche, puisqu’ils ne font en moyenne que 2,5 hectares. Cela ferait déjà un très beau jardin, penserez-vous. Mais pour des villageois censés vivre de leurs terres, cette surface est notoirement insuffisante. En ce début du 19e siècle, il faudrait pouvoir cultiver au moins 6 hectares pour s’assurer une autosuffisance alimentaire.
Le grand éparpillement
Résultat, l’immense majorité des 794 propriétaires de la commune ne détiennent qu’à peine 4 ou 5 parcelles, maison et jardin compris. Un peu mieux loti, notre premier de la liste, l’épicier Pierre Achard, possède en tout 6 hectares répartis en 12 parcelles : sa maison, située à la Grande-Charrière – soit sur la rue Jules-Ferry actuelle, au sud du Bourg – ; le jardin qui lui est accolé, de 1300 m2 ; des champs cultivés, situés eux aussi à la Grande-Charrière ; et pour finir, une vigne et d’autres « terres » implantées au diable-vauvert, à savoir près du chemin du Charbonnier, aux Minguettes et à Parilly. Pierre Achard doit donc faire de fréquents allers et retours entre son domicile et ses terres, pour les mettre en culture. Et il n’est pas le seul dans ce cas.
Les matrices témoignent d’un éparpillement total des propriétés vénissianes. Chaque habitant en a un bout ici, un bout là, d’autres à plus d’une heure de marche. L’on imagine sans peine le temps perdu à cheminer sans cesse à travers la commune, en portant sur le dos les outils de culture, ou en conduisant la charrette et les bœufs pour les plus fortunés. Le seul à avoir un domaine plus cohérent est Charles Mottard (1768-1851), le maître du relais de diligences de Saint-Fons. Ses 72 parcelles sont quasiment toutes à touche-touche, en formant des ensembles compacts, à la Grande-Terre, au Chassagnon, à La Clochette, et surtout au hameau de Saint-Fons. Mais ce personnage peut se le permettre : bourgeois habitant Lyon, très influent à Vénissieux – au point de dicter bien souvent ses quatre volontés au conseil municipal –, il possède chez nous pas moins de 90 hectares, une fortune ! A titre de comparaison, la commune de Vénissieux détient exactement la même surface, répartie en 25 parcelles, église, cure et cimetières confondus. Quant aux plus riches propriétaires du village, à savoir les héritiers de Catherine-Claudine de Quinsonnas (1746-1826), l’ancienne seigneur de Vénissieux et qui habitait à Paris, eux possèdent 103 hectares, dont une terre de 10 hectares au bien nommé lieu-dit « Grande-Terre ». En somme, les matrices cadastrales de 1832 décrivent une société paysanne fondamentalement pauvre, très peu possessionnée, comme elle l’était déjà sous l’Ancien Régime. Pour elle, la Révolution française n’a guère eu de conséquences sur son niveau d’infortune.
Photo Mandrillart – Pixabay
Des parcelles minuscules dans des champs ouverts
Outre le fait qu’il dessine les contours de la société du village, le gros volume des matrices a aussi l’avantage de tracer le portrait des paysages vénissians. Sur les 1979 hectares de la commune, qui s’étendait alors jusqu’aux berges du Rhône en incluant Saint-Fons, 1629 hectares soit 82 % du territoire, sont consacrés aux champs labourés. Vénissieux apparait donc comme une mer d’épis de blé. Des blés cultivés dans des parcelles minuscules, imbriquées les unes dans les autres à la manière d’une immense mosaïque, et qui ont presque toutes des formes rectangulaires, longues et étroites, qu’aucune haie ne vient séparer des champs des voisins. Contrairement à la Bretagne ou au Morvan, où le bocage quadrillé de haies est roi, Vénissieux se caractérise donc par de vastes horizons de champs ouverts – des openfields, comme disent les géographes. L’écrasante majorité des champs de blé laisse bien peu de place aux autres composantes paysagères. Avec 151 hectares, soit un peu moins de 8 % du territoire, les prés arrivent en deuxième position. Fondamentaux pour élever les moutons et les bovins, ils se rencontrent surtout aux abords du Rhône, et appartiennent avant tout à la commune. Puis viennent les bois, avec 88 hectares soit 5 % du territoire. Eux couvrent les anciennes îles du Rhône, et les versants dominant les maisons de Saint-Fons. Ils servent à alimenter les cheminées du village, à fabriquer outils et charpentes, mais constituent aussi des investissements pour les Lyonnais aisés, qui font planter là de vastes « saulées », autrement dit des rangées de saules alignés comme à la parade. Enfin, dernière composante des paysages vénissians, 77 hectares de vignes étirent leurs ceps, leurs treilles et leurs « hautains » (vignes hautes) à proximité des fermes et sur les hauteurs du Plateau. Comme cette vigne de 2100 m2, que Pierre Billion (1780-1855) cultivait amoureusement aux Minguettes.
Source : Archives municipales de Vénissieux, 1 G 67, « anciennes matrices ».
