Mourad Benchellali : « Ce n’était pas une bonne idée »

Avec le dessinateur Jérémie Dres et Nizar Sassi, Mourad Benchellali (au centre), lors du reportage tourné à la médiathèque et diffusé sur France 2 le 11 septembre dernier
Parue il y a quelques jours, une bande dessinée de Jérémie Dres remet en lumière le parcours de deux Vénissians partis en Afghanistan en juin 2001, Nizar Sassi et Mourad Benchellali. Ce dernier a accepté de témoigner pour Expressions.

L’histoire n’est-elle qu’un éternel recommencement ? Alors que l’Amérique commémore les attentats du 11 septembre 2001 et que les talibans reviennent au pouvoir en Afghanistan, l’actualité s’empare de l’aventure de deux Vénissians partis en Afghanistan en juin 2001, Mourad Benchellali et Nizar Sassi. La bande dessinée Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden de Jérémie Dres, aux éditions Delcourt/Encrages, s’intéresse au parcours des deux jeunes hommes. L’occasion d’un entretien avec Mourad Benchellali, qui vit toujours à Vénissieux.

Pouvez-vous nous donner la chronologie des faits ?
Mourad Benchellali : Nous sommes partis de Vénissieux en juin 2001. Nous avons quitté le camp afghan vers le 12 ou 13 septembre. En décembre, nous étions au Pakistan. Nous sommes restés un mois aux mains des Pakistanais et, début janvier 2012, nous avons été remis aux Américains. Nous avons d’abord été internés à Kandahar, en Afghanistan, puis, à la mi-janvier, j’ai été transféré à Guantanamo. Nizar est arrivé à la mi-février. Nous y sommes restés deux ans et demi, jusqu’en juillet 2004. Nous avons ensuite été transférés en France, à Fleury-Mérogis, jusqu’en 2006.

Est-il important pour vous de reparler de tout cela ?
Je voulais témoigner. C’était l’occasion de raconter notre vérité, pas celle des journalistes ni des apparences. Comme une sorte de thérapie. Quand j’étais à Fleury, des combattants, des talibans français venaient me voir en promenade. Ils s’identifiaient à moi pour de mauvaises raisons. Je voulais parler de l’envers du décor. Je n’étais pas parti pour faire le djihad. J’ai perdu cinq ans de ma vie. Et je n’ai pas pu aider la cause musulmane. Ce n’était pas une bonne idée.

Vous avez dû être confronté à des gens qui doutaient de votre récit ?
Tout le temps. Les événements autour de ma famille ont créé la confusion. L’autre confusion vient de ce que l’on savait avant et après le 11 septembre. Nous avons été entendus avec le filtre de l’après 11 septembre. On pouvait partir en Afghanistan pour d’autres raisons que le combat. Mais après le 11 septembre, on ne pouvait plus croire en cela. Quand nous sommes partis, Oussama Ben Laden n’était pas très connu. Il y a une injustice dans l’interprétation que l’on fait de notre parcours. Cela fait à présent vingt ans que l’on parle de terrorisme, de Daech, de Merah, Abdeslam… C’est compréhensible que les gens confondent tout. Dans leur tête, c’est la même chose.
Nous avons toujours reconnu et assumé notre responsabilité. Nous avons témoigné, fait de la prison, sans nous planquer. Si nous avions voulu fuir ces responsabilités, nous ne serions pas là, à faire un travail de prévention. Si nous avions le choix, nous ne le referions pas. Alors, qu’on nous prête des intentions qui ne sont pas les nôtres, comme participer à un projet criminel, est une grande injustice. Il ne suffit pas d’être au mauvais endroit pour être un djihadiste. Non, ceux-là défendent une cause et ce n’est pas ce que nous avons fait. Nous n’avons blessé ni tué personne et n’avons pas été capturés les armes à la main.

À Guantanamo, n’y avait-il pas un danger qu’en subissant le même sort et les mêmes tortures que des personnes radicalisées, vous en arriviez à penser comme eux, en tout cas à partager la même haine des bourreaux ?
Là-bas, nous avons connu des conditions de détention arbitraires, des tortures. Nous avons été privés de nos droits et confrontés à la propagande qui circulait. Certains des prisonniers étaient radicalisés mais ce n’était pas la majorité. On peut dire malgré tout que Guantanamo a été une école du djihadisme. On avait toutes les raisons de se radicaliser. Pourquoi ça ne s’est pas fait ? Je n’ai pas la réponse, c’est un miracle. J’ai toujours fait la part des choses entre ma petite histoire et la grande Histoire dans laquelle je me suis noyé. Le système et les responsabilités sont complexes. J’ai pu échanger avec des militaires américains qui m’ont raconté leur parcours : le 11 septembre, l’engagement sous le choc, l’envoi à Guantanamo qu’ils n’avaient pas choisi… Ils étaient conditionnés. Ils me disaient aussi que mon histoire était difficile à comprendre mais que leur armée n’avait pas le droit de nous traiter ainsi. Ils faisaient l’effort de me comprendre et je le faisais aussi. Certains, des gardiens, des interrogateurs, ont tenu parole et ont parlé de ces mauvaises conditions une fois de retour chez eux. Ça m’a permis de prendre du recul. Il n’y avait pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre, c’était plus compliqué. Les Américains nous traitaient de bêtes féroces et de terroristes. C’était leur donner crédit que de basculer dans la haine. Je voulais rester moi-même, un jeune homme du quartier des Minguettes. Ce n’était pas le chemin le plus facile.

Saviez-vous à l’époque qu’André Gerin, le maire de Vénissieux, s’efforçait de vous faire quitter Guantanamo ?
On était coupés du monde. On a appris, une fois en prison en France, qu’il existait un comité de soutien. Qui a connu une scission parce que l’affaire avec ma famille n’a pas aidé. Quand je suis sorti de prison, je suis allé remercier le maire et les jeunes qui avaient milité. Ça m’avait touché et redonné du moral.

Que pensez-vous de la bande dessinée qui raconte votre histoire ?
Nos personnages sont ressemblants pour l’état d’esprit. Ce livre efficace m’aide à témoigner dans les écoles. Et est un prétexte pour m’inviter. La bande dessinée est un bon support pour les enfants et je veux continuer ce travail de prévention. Ce sont des sujets sensibles qu’il n’est pas évident d’aborder en milieu scolaire. J’interviens aussi en prison, auprès de radicalisés. C’est différent et ce n’est pas le même objectif. J’ai, avec certains, le même parcours qui permet de poser les conditions du débat. Mais, pour quelques-uns, le djihad reste leur objectif.

Vous avez écrit un livre intitulé Le Piège de l’aventure. C’était cela ?
Qui ne connaît pas les Minguettes ne peut comprendre l’envie que j’avais de voyager et découvrir le monde. Mon grand frère m’a embarqué là-dedans, lui-même influencé par mon père. Pour moi, l’Afghanistan était fascinant, mystérieux… Loin. Ce n’était pas un petit voyage, pour qui n’a jamais voyagé. C’était l’aventure de sa vie. Avec Nizar, nous avons été chanceux malgré tout. On aurait pu mourir, devenir fous, nous radicaliser. Les superstitieux, ou les religieux, diront que Dieu a décidé qu’on vive cela pour pouvoir faire ce qu’on fait aujourd’hui.

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