Quand Lyon faisait la bombe à Vénissieux

Et si, pour nous changer la tête, nous allions à la fête ? Et pas à n’importe laquelle : sûrement la plus grande que la région lyonnaise ait jamais connue. En route pour les Brandons de Saint-Fons !

« Le 16 février 1833 », illustration Pierre-Georges Jeanniot pour le roman Les Misérables de Victor Hugo

Le cortège a pris sa source dans les différents quartiers : à Saint-Jean, à la Croix-Rousse, dans la Presqu’île, aux Brotteaux. Puis, comme des flots coulant vers la mer, il a convergé vers La Guillotière, franchissant le Rhône sur chacun de ses ponts. Une vraie marée humaine. Combien sont-ils exactement ? Au moins 40 000 en 1822, soit presque un tiers de la population de Lyon ! Il y a là des Lyonnais, bien sûr, mais aussi des habitants des villages du Rhône, de l’Ain, de l’Isère, attirés par la splendeur de la fête, et par sa démesure. Canuts, artisans, ouvriers, paysans, bons bourgeois, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, tous se pressent pour l’occasion. Et tous avancent… masqués et déguisés. Toutes les mises sont admises : depuis Pierrot le sage jusqu’au parfait sauvage. Vous souhaitez tourner en ridicule un curé du voisinage, un notable de l’hôtel de ville, ou même un ministre du roi ? Surtout, ne vous gênez pas !

Le maire de Lyon l’interdira sûrement, mais son opposition n’ira pas au-delà d’une simple affiche : « Les déguisements qui tendraient à tourner en dérision un culte religieux, ceux qui seraient de nature à blesser la décence et les bonnes mœurs, les costumes qui auraient pour but d’outrager une classe de la société, de représenter et de désigner un ou plusieurs citoyens, ou qui pourraient troubler l’ordre par des allusions, des allégories ou de toute manière, sont expressément interdits », lit-on sur les murs en 1852. Cause toujours ! Sous le couvert de leur costume, les participants à la fête s’en donnent à cœur joie. Les farces éclatent de tous côtés, tandis que les moqueries et même les insultes, fusent sans arrêt, en ne provoquant en réponse que des rires ou au pire, une grimace de la personne visée. Ajoutez aux cris un concert de tambours, de violons, de chants, et vous obtenez un tintamarre assourdissant, enivrant.

En ces temps de carnaval, c’est ainsi que l’on célèbre le premier dimanche suivant le Mardi gras, celui qu’on appelle le dimanche des Brandons. Ce drôle de nom vient des torches de paille dont les fêtards se servent pour allumer des feux de joie. Avec leur lumière et leur chaleur, ils font reculer le froid et la nuit de ce jour de février-mars, et annoncent le prochain retour du printemps. Maintenant le cortège est formé, il va enfin pouvoir avancer. À La Guillotière, la fête ne fait que commencer. Son but est situé plus au sud, à Saint-Fons, alors un hameau de Vénissieux comptant tout au plus cinq ou six maisons. Mais Saint-Fons a de la place, des champs, des prés, et la grande route de Marseille pour y accéder : tout ce qu’il faut pour accueillir une foule, qui ne tiendrait nulle part dans les rues trop étroites de la ville de Lyon.

En plus, ce hameau se trouve en Dauphiné puis en Isère, donc hors d’atteinte de la police lyonnaise… En marche ! À pied pour la plupart des participants, ou à cheval, en charrette voire en carrosse pour les plus fortunés. Depuis belle lurette, toutes les « voitures à chevaux » de la ville ont été louées. Leur affluence est telle que la circulation doit être organisée : « Toutes les voitures venant de Lyon et occupées, soit par des personnes déguisées ou travesties, soit par toutes autres personnes, devront se mettre à la suite les unes des autres. Elles seront tenues d’aller au pas ». Quant aux chevaux, ils « ne pourront marcher que sur deux de front ».

Résultat, le cortège s’étire sur des kilomètres, toujours tonitruant. Il parcourt la Grande-Rue de La Guillotière, atteint La Madeleine et, de là, enquille la route de Vienne. Parti de bon matin, il atteint Saint-Fons vers midi. Sur place, tout est prêt pour accueillir les fêtards. Les aubergistes du village et du Moulin-à-Vent ont dressé les tables sous des tentes et amené leurs tonneaux de vin, tandis que les boulangers et les femmes de la commune ont fait cuire des montagnes de petits gâteaux frits. Pendant des heures, les chants, la musique et les danses rythment ce dimanche des Brandons. Les masques ne rentrent chez eux qu’après la tombée de la nuit, à la lumière des torches et des chandelles, repus, fourbus… et avec devant eux, des heures de queue pour passer le Rhône et le péage des ponts.

Il en va ainsi d’année en année, depuis si longtemps que personne ne connaît l’origine de cette fête vénissiane : « Un usage très ancien amène un nombre considérable de personnes sur la promenade de Sainfons », peut-on lire en 1852. Une chose est sûre, elle passe pour être la plus grande fête de la région lyonnaise : « c’est même le seul [jour] où il y ait véritablement foule, [et où] les gens de bon ton se pressent sur les traces de la déesse de la folie, confondus et mêlés dans les flots d’un peuple immense ».

Pourtant, contrairement au 8 décembre, la fête des Brandons n’est pas parvenue jusqu’à nos jours. La révolution de février 1848, intervenue peu de temps avant elle, provoque son arrêt momentané. Puis dans les années 1850, les autorités finissent par l’empêcher. Tant de désordre, tant de critiques envers le pouvoir en place, et aussi tant de larcins commis à l’abri des masques et des déguisements, n’ont plus leur place dans une ville policée, civilisée, qui préfère désormais les salles de bals aux « fêtes baladoires ». « Tout cela est absolument oublié », constate Le Journal de Lyon, en mars 1873. Quoique, à bien chercher, il en reste un souvenir. Ces montagnes de petits gâteaux frits, en février, cela ne vous dit rien ? Le dimanche des Brandons était aussi appelé le dimanche des Bugnes.

Sources : Archives du Rhône, 4 M 479 et 481. Journaux L’Echo de l’Univers, Le Censeur, Le Nouvelliste, Le Père Coquard, Journal de Lyon, Argus et Vert-Vert, L’Entracte Lyonnais, 1826-1873. C. Tisseur, Les oisivetés du sieur du Puitspelu, 1896. A. Nugues-Bourchat, Représentations et pratiques d’une société urbaine, Lyon 1800-1880 (thèse, Lyon 2, 2004).

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