Pour les restos, l’addition sera salée

Les rideaux de fer sont tombés sur des commerces essentiels à l’animation d’une commune. Combien pourront se relever de cette épreuve ?

Le 13 mai, le président de la République a annoncé que les restaurants resteront fermés après le 11 mai, date envisagée pour une sortie de confinement et un retour des élèves à l’école. Cette perspective plombe le moral des restaurateurs, dont le secteur est dans un état critique après un mois de confinement total. Fermés du jour au lendemain alors que la belle saison arrivait, beaucoup de bars et de restaurants ont des trésoreries exsangues ou carrément réduites à néant, et ne savent pas comment ils pourront tenir le choc, avancer les salaires en attendant que le chômage partiel leur soit remboursé, payer les loyers, les assurances, leurs fournisseurs… Pour faire passer la pilule et ce cap difficile, le 15 avril, le gouvernement a annoncé qu’il envisageait d’annuler jusqu’à 750 millions d’euros de charges fiscales et sociales (jusque là seulement reportées) pour les professionnels de l’hôtellerie-restauration. Pour les restaurateurs vénissians interrogés, « ce sera toujours bon à prendre », mais la méfiance et l’inquiétude demeurent.

« On va boire le bouillon »

Pour décrire la situation, Christophe Janicki, chef cuisinier et co-propriétaire de « L’île au gourmand » (rue de l’industrie), file la métaphore culinaire : « Beaucoup d’entre nous vont boire le bouillon, déplore-t-il. On a ouvert il y a un an, en partant de rien, sans trésorerie. On a investi, on ne s’est pas versé de salaire, on consacrait tout notre chiffre d’affaires à payer les frais et les dettes, on commençait tout juste à voir le bout du tunnel quand tout s’est arrêté net. »
Le restaurant venait de finir d’aménager une terrasse. « Avec le beau printemps qu’on a, c’est rageant ! Si on rouvre en août, ce sera trop tard, il n’y a personne dans les boites à ce moment-là et il se met à faire frais. En plus, pas sûr que les gens se ruent dans les restos à la fin du confinement, ils auront d’autres priorités. On n’a pas le choix, faut faire le dos rond, mais on n’a pas fini de manger notre pain noir. »

La douche froide

Samir Soliman misait beaucoup sur sa terrasse, lui aussi. Au lieu de ça, le gérant du « Café de la Paix » est catastrophé. « La terrasse est l’un des points forts de ma brasserie, dans une rue piétonne et calme du centre-ville. Tout était prêt la veille de l’annonce du confinement, raconte-t-il, dépité. Ça a été la douche froide. Depuis mon arrivée ici, je n’ai fait qu’investir, semer pour l’avenir. Au moment où j’allais enfin pouvoir commencer à récolter le fruit de mes efforts, tout s’écroule, c’est décourageant. »

Bernard, propriétaire du restaurant vietnamien « Bebs Asian Food », rue Gambetta, a lui aussi ouvert récemment. « Nous essayons de garder un minimum d’activité, avec des plats à emporter et en livraison, explique-t-il. Mais ça ne marche pas trop et ça ne compense pas du tout l’activité de la restauration normale en salle. Même s’approvisionner est devenu difficile. Depuis mi-mars, on a perdu près de 90% de notre chiffre d’affaires. Heureusement que mes parents m’aident en cuisine de temps en temps. C’est ma première affaire, je n’avais pas encore constitué de trésorerie. Mon propriétaire est d’accord pour décaler le loyer mais je préfère ne pas me retrouver avec trois échéances à payer d’un seul coup. »

Des aides contestées

Créé le 31 mars, un fonds de solidarité pour les TPE et les indépendants permet aux bénéficiaires de recevoir 1.500 euros. Près de 900 000 petites entreprises ont déjà sollicité cette aide défiscalisée, mais on ignore encore combien ont pu en bénéficier. L’une des conditions pour être éligible à cette aide est de pouvoir prouver une perte de chiffre d’affaires d’au moins 50% en mars 2020 par rapport à mars 2019. Ce que les restaurants ouverts dans l’année ne sont pas en mesure de faire, par exemple. C’est le cas de L’île au gourmand. « Les aides, on en parle beaucoup, mais on ne voit rien arriver alors qu’on est justement dans le moment où on est le plus fragile » s’insurge Christophe Janicki. Dans la même situation, M. Soliman n’est pas non plus en mesure de présenter un bilan comparatif sur 12 mois.

Muriel Brevet, cheffe de « L’épicerie-comptoir porte-pôt », route de Vienne.

« Critères injustes »

Un autre critère du Fonds de solidarité gouvernemental met en colère Muriel Brevet. Depuis 2014, elle mène tambour battant son « Épicerie-Comptoir-Porte-Pôt », route de Vienne, un petit resto de quartier de 30 couverts, qui organise aussi des expos et des concerts. « Mon restaurant n’a pas droit à cette aide, fulmine-t-elle. Pourquoi ? Parce que je touche une pension de retraite ! Pourquoi mélanger deux porte-monnaie et penser qu’une pension puisse servir à la trésorerie d’un commerce ? Comment pourrais-je payer ne serait-ce que mon salarié avec mes 1.545 euros de pension après avoir ôté les frais incompressibles de mon foyer : loyer, assurances, électricité, eau, mutuelle, bagnole, téléphone et nourriture ? » Mme Brevet est d’autant plus en colère que la non-éligibilité à l’aide gouvernementale bloque celles de la Région et de la Métropole, qui viennent en complément. « Par un critère injuste, pensé par je ne sais qui, l’arrêt de mort de mon commerce est projeté dans un futur proche », s’insurge la restauratrice.

La brasserie « Le vieux bourg », dans le centre-ville.

Le 15 avril, le ministère de l’Economie et des finances a ajouté au dispositif précédent « un système d’avances remboursables de 500 millions d’euros pour les PME fragiles qui ne trouvent pas de financements et qui ont besoin de trésorerie pour redémarrer ». Cela n’enthousiasme guère le gérant du « Café de la Paix », par exemple. « Accumuler des dettes, ça finit mal en général ». Plus qu’une prime difficile à obtenir, les restaurateurs préfèreraient une annulation de leurs frais fixes. Pour Djameldi Mertani, propriétaire du café brasserie « Le vieux bourg » (place Sublet), « quand une affaire dort, la banque doit dormir aussi ! Il faut que les frais fixes soient annulés, pas reportés : l’abonnement téléphonique, celui du terminal de paiement monétique, le loyer, EDF… À sortir de l’argent alors que rien ne rentre, c’est intenable ! Après, le plus important, c’est la santé de nos familles, ça doit être notre première préoccupation. Pour le reste, on ne sait pas où on va, on verra bien ».

Gérante de « La brasserie de Parilly », rue du Clos Verger, Anne Schulz s’efforce d’être philosophe, elle aussi. « Pour le moment, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de faire le dos rond en attendant que ça passe, en sollicitant les dispositifs proposés par l’État, si on y a droit. J’essaie de relativiser. On a de la chance d’être en France, avec des filets de sécurités économiques et sociaux. Quand on voit la situation aux États-Unis, où les gens perdent la possibilité de se soigner quand ils perdent leur emploi, on peut dire merci la Sécu… »

Le secteur des assurances est toutefois dans le collimateur des professionnels de l’hôtellerie-restauration. « Les assureurs nous expliquent que notre perte d’exploitation ne sera pas indemnisée, rage Muriel Brevet. Elle le serait en cas d’épidémie, un phénomène local, mais pas en cas de pandémie, qui est un événement mondial. C’est lamentable ».

La « Brasserie de Parilly », d’Anne Schulz, rue du Clos Verger.

Finalement, c’est l’après-confinement qui inquiète le plus Anne Schulz. « On ne sait pas quelles contraintes seront imposées lorsque l’activité reprendra, mais ça m’étonnerait que ça soit exactement comme avant. S’il faut laisser un mètre de distance entre chaque client, dans la configuration de mon établissement, ça veut dire passer de plus d’une centaine de couverts à moins de cinquante ! Ce qui aurait forcément un impact sur le chiffre d’affaires donc les effectifs. Comme les restaurants seront les derniers à rouvrir, j’espère qu’on pourra travailler pleinement ». Mêmes interrogations pour Djameldi Mertani, du « Vieux bourg »: « Il y a trop d’inconnues sur les conditions de réouverture. S’il faut espacer les gens d’un mètre, on va faire disparaître les deux tiers des couverts ! » Pour son petit resto de 30 couverts, Muriel Brevet a fait le calcul : « l’application de ces contraintes m’obligerait à ne garder que 6 ou 7 couverts ! Dans ce cas, ce n’est même pas la peine de rouvrir… »


Djil Ben Mabrouk, adjoint au maire en charge de l’emploi, du développement économique et commercial.

 « NOUS ACTIONNONS TOUS LES LEVIERS POSSIBLES POUR SOUTENIR L’ACTIVITÉ »

Expressions : Que peut faire la Ville pour aider les restaurateurs ?
Au niveau d’une commune, les possibilités d’intervention sont limitées, puisque l’action économique est une compétence de la Métropole, avec laquelle nous sommes bien sûr en contact étroit, de même qu’avec la Préfecture. Toutefois, le service éco de la Ville est au travail et reste disponible pour les professionnels. D’une part, sur le site Internet de la Ville , nous recensons toutes les aides mobilisables et nous relayons chaque mesure prise en faveur des acteurs économiques, des informations actualisées au fur et à mesure des annonces. D’autre part, nous regardons tous les leviers que nous pouvons actionner à notre niveau, ce que nous pouvons faire maintenant et ce que nous pourrons faire à la sortie du confinement, pour aider à la reprise de l’activité et soutenir le commerce local. C’est compliqué car, là comme ailleurs, il y a beaucoup d’inconnues sur l’après-confinement total. Par exemple, on ignore quand les animations commerciales seront de nouveau autorisées.

Informer sur les aides, c’est bien, mais elles sont difficiles à obtenir…
C’est ce que nous disent de nombreux commerçants. Nous l’avons signalé aux services de l’État. Par exemple, une partie du prêt garanti par l’État doit être complété par les banques, qui traînent les pieds. Autre problème, les critères du fonds de solidarité pour les indépendants sont jugés trop restrictifs par beaucoup d’entre eux. Or, les aides complémentaires versées par la Métropole et la Région ne sont accordées qu’à condition d’être éligible à l’aide de l’État… Nous avons proposé que les critères soient assouplis, que l’on prenne en compte le chiffre d’affaires moyen réalisé sur les trois derniers mois d’activité et non pas sur les 12 derniers mois. Nous demandons aussi à généraliser les reports de loyer.

Photos © Raphaël Bert, Expressions

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