Il y a 75 ans, le sauvetage des enfants juifs du camp de Vénissieux

En France, la plus exceptionnelle action collective de sauvetage d’enfants juifs de la Seconde Guerre mondiale s’est déroulée à Vénissieux, en août 1942. Retour sur cet épisode pourtant méconnu.

Le 26 août 1942, 1 016 juifs sont arrêtés dans la région lyonnaise par la police de Vichy et internés dans un camp de Vénissieux. En trois jours, une commission “de criblage” montera une vaste opération de falsification pour éviter la déportation d’un maximum de personnes. Son action permettra de sauver des camps de la mort 471 internés, dont l’ensemble des 108 enfants du camp. Par son ampleur, cette opération est unique en France. Une opération exhumée de l’oubli par le travail remarquable mené par l’historienne lyonnaise Valérie Perthuis-Portheret depuis 1993, qui a retrouvé une grande partie de ces enfants sauvés.

La rafle de Lyon, un mois après celle du Vel’ d’Hiv’

Retour sur le contexte : depuis la conférence de Wannsee, à Berlin, en janvier 1942, le Reich a engagé toutes ses forces dans la mise en œuvre de la “solution finale” envers les juifs et systématise les convois de déportation vers Auschwitz. Début juillet, le chef du gouvernement, Pierre Laval, passe un accord avec l’occupant : la police française se charge d’arrêter et de regrouper le maximum de juifs étrangers, parmi ceux entrés en France depuis 1936. Les 16 et 17 juillet à Paris, plus de 13 000, dont 4 000 enfants, sont raflés au petit matin pour être conduits soit à Drancy soit au Vel’ d’Hiv’, avant les camps de la mort. Le 26 août, dans les dix départements de la région préfectorale de Lyon, une autre rafle de grande envergure est opérée : 1 016 juifs sont arrêtés, dont 108 enfants.

À Vénissieux, une course contre la montre

Tous vont passer les jours suivants à Vénissieux, dans un cantonnement désaffecté, construit lors de la première guerre mondiale pour la “main d’œuvre indochinoise” d’une usine d’obus. C’est dans ces baraquements de l’Arsenal (au niveau de l’actuel 27, avenue de la République) que va s’opérer le “criblage”, autrement dit le tri des internés. Car il existe de rares exemptions à la déportation, même si elle se raréfient encore sous l’impulsion de Pierre Laval, qui va au-devant des désirs des nazis en leur proposant de déporter également les enfants de moins de 16 ans.

À Vénissieux, ces journées tragiques racontent aussi un formidable élan de solidarité. Les membres de la commission de criblage mettent précipitamment en place des opérations clandestines de sauvetage et œuvrent fébrilement jour et nuit, entre le 26 et le 29 août, pour mettre à l’abri le maximum de personnes, à commencer par les enfants. Tout est bon : faux diagnostics médicaux, qui permettront à 120 ou 130 “malades” devenus “intransportables” de s’échapper, fausses déclarations, fausses dates de naissance, délégation de paternité, etc.

Une spectaculaire action de sabotage administratif

La commission est composée de volontaires d’organisations caritatives catholiques, juives, protestantes, et laïques. Ainsi l’Amitié chrétienne (présidée par le cardinal Gerlier, avec notamment l’abbé Glasberg), l’Œuvre de secours à l’enfance (OSE, dont font partie Charles Lederman, Georges Garel et Lili Tager, sa future épouse, ou encore le Dr Weill), la Cimade (Madeleine Barot)… Des représentants du Service social d’aide aux migrants œuvrent dans le même sens. Il faut également citer des personnalités telles que le pasteur Boegner ou encore Gilbert Lesage, haut fonctionnaire qui usera de son autorité pour sauver des internés.

Tant et si bien que 471 personnes peuvent quitter les lieux. Parmi elles, les 108 enfants qui furent emmenés en car dans la nuit du 28 au 29 août, après que leurs parents eurent signé des délégations de paternité. Conduits au local des Eclaireurs israélites, Montée des Carmélites à Lyon, ils sont très rapidement dispersés grâce à des filières clandestines, puis accueillis sous de faux noms dans des familles ou cachés dans des institutions, en France ou en Suisse. La plupart ne furent pas repris et échappèrent aux camps de la mort.

Le refus du général de Saint-Vincent

Mais 545 adultes n’eurent pas cette chance : le 2 septembre 1942, ils sont emmenés à Auschwitz via les gares de Saint-Priest et Perrache, et le camp de Drancy. Il faut ici mentionner le courage du général Pierre Robert de Saint-Vincent : commandant de la région militaire de Lyon, il refuse de mettre des gendarmes à la disposition de l’intendant de police pour convoyer les déportés de Vénissieux à Perrache. Son refus perturbe l’opération et permet à quelques internés de s’enfuir. Limogé, il passe dans la clandestinité pour éviter une arrestation imminente. Vénissieux, puis Lyon, ont tour à tour baptisé un square et une place du nom du général de Saint-Vincent.

Le square de Vénissieux (situé rue Romain-Rolland) sera d’ailleurs inauguré le 1er septembre 2017 à 11h30 par Michèle Picard, maire de la commune, en présence du colonel Hubert Gomart, chef d’état-major du gouverneur militaire de Lyon. Deux gerbes seront également déposées au pied de la plaque à l’occasion du 75ème anniversaire de la déportation des Juifs de France, en présence de Jean Lévy, président régional de l’association Fils et filles de déportés juifs de France.

Serge Klarsfeld : “Le sauvetage de Vénissieux s’est fait au nez et à la barbe de Vichy”

Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis et actuel président des Fils et filles des déportés juifs de France, explique pourquoi le sauvetage des enfants juifs du camp de Vénissieux est aussi important. À lire en cliquant ici.

À la Libération, le camp de Vénissieux servira de nouveau : 8 000 prisonniers de guerre allemands passeront à leur tour entre ses murs, de 1945 à 1948. Un épisode rappelé dans deux chroniques parues dans Expressions : l’histoire oubliée du camp de prisonniers de guerre allemands et “Moi, Günther Raeder, prisonnier de guerre à Vénissieux”.


Article de Sylvaine Charpiot paru en août 2012 actualisé par François Toulat-Brisson en août 2017.

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