Fred Roudet : l’escalator vers les sommets

Ancien élève de l’école de musique Jean-Wiéner, Fred Roudet a accompli un parcours musical qui l’a mené de la Tribu Hérisson au Possible(s) quartet en passant, excusez du peu, par Carla Bley et son “Escalator Over the Hills”. Il revient à Vénissieux à l’occasion des Musicianes.

C’est souvent ainsi que cela se passe. On rêve de pratiquer un instrument et on se retrouve avec un autre dans les mains, faute de place dans l’établissement. Frédéric Roudet a connu cela à l’école de musique de Vénissieux, du temps où celle-ci était installée place Léon-Sublet. “Je voulais faire du piano mais nous étions trop nombreux, alors j’ai pris la trompette. J’ai commencé directement par l’instrument en même temps que le solfège, ce qui est plus facile pour un débutant.”

Cet enfant de Jules-Guesde puis des Minguettes, qui est devenu aujourd’hui un professionnel et affiche un beau palmarès, avoue lui-même qu’il n’était pas “prédestiné à devenir musicien”. Il évoque avec chaleur son prof d’alors, Félix Michel-Frédéric, qu’il a retrouvé avec beaucoup de plaisir en fin d’année quand il est revenu à l’école avec Possible(s) quartet, pour préparer, à l’occasion des Musicianes en février, un concert à base de musiques improvisées. “Félix enseigne toujours la trompette et j’ai été content de revoir d’autres profs que j’avais connus et qui sont toujours là !”

Parmi les Hérissons
À Jean-Wiéner, Fred a participé à l’harmonie avec Laurent Vichard. Ils avaient alors 13 ans et ne se sont pratiquement plus quittés jusqu’à aujourd’hui, puisque tous deux font partie de Possible(s) quartet. “J’ai arrêté l’école de musique à 14 ans. Après, on a monté des groupes avec Laurent Vichard, Stéphane Lambert… D’abord No Man’s Land, autour de 18 ans, puis la Tribu Hérisson quand on a eu une vingtaine d’années.”

La Tribu est un collectif qui se base sur l’Arfi (association à la recherche d’un folklore imaginaire). “C’est grâce à eux que nous sommes venus au jazz et à cette forme de collectif. On allait les voir jouer rue Imbert-Colomès et nous avions suivi leur projet, en tant que scolaires, quand les musiciens de l’Arfi étaient en résidence au Théâtre de Vénissieux. Sur la région, l’Arfi est un guide.”

Créée au sein de l’école de musique de Vénissieux, la Tribu Hérisson réunit une dizaine de musiciens. Outre les déjà cités Stéphane Lambert, Fred Roudet et Laurent Vichard, on y retrouve au fil du temps Véronique Ferrachat, Samuel Chagnard, Joël Jorda, Maxime Legrand, Raphaël Poly, Xavier Saïki, Serge Sana, Vincent Guglielmi, Patrick Sapin, Hervé Badoux… Comme à l’Arfi, les différentes formations à géométrie variable portent des noms hauts en couleurs (l’Ogre, Pl[a]in sud…) et les invités sont prestigieux : le clarinettiste et saxophoniste Louis Sclavis, les oudistes Adel Salameh et Khaled Ben Yahia, le chanteur basque Beñat Achiary, le tubiste Michel Godard, la compagnie de danse contemporaine d’Anne-Marie Pascoli, le violoncelliste Didier Petit, Michel Laubu et son Turak Théâtre, la contrebassiste Joëlle Léandre et quelques autres encore. Au sein du groupe, Fred joue de la trompette et du bugle, “un petit tuba techniquement proche de la trompette”.

Fred Roudet quitte la Tribu Hérisson vers 2006, laissant le petit animal piquant poursuivre son cheminement, tandis qu’il rejoint l’Arfi et intègre la Marmite infernale, regroupement de tous les musiciens de la structure. En 2007, il participe à “Envoyez la suite”, un programme dans lequel, au sein d’un big band d’une vingtaine de musiciens, il tient la section trompettes aux côtés de Jean Méreu. S’ensuivent une grande tournée et l’enregistrement d’un disque. “Mon aventure avec l’Arfi s’est arrêtée à cause d’un problème d’emploi du temps. Puis, en 2008, je suis entré au Turak, où j’ai retrouvé Laurent Vichard.”

Le théâtre d’objets de Michel Laubu avait déjà travaillé avec la Tribu Hérisson. Jusqu’en 2015, Fred participe à la création de cinq spectacles et tourne avec les drôles de marionnettes en France et à l’étranger. Pendant ce temps, il joue aussi au sein du réseau I-MuZZic. C’est là qu’il rencontre Élodie Pasquier, avec qui il participe au quintet Mona. “J’ai arrêté le Turak l’été dernier, ce fut six-sept ans d’une belle aventure !”

En 2012, il rejoint le trompettiste Rémi Gaudillat au sein de Possible(s) quartet, où il retrouve Laurent Vichard à la clarinette et le tromboniste Loïc Bachevillier. L’année suivante, le projet “Over the Hills”, adaptation du fameux “Escalator Over the Hill”, va le mener aux sommets. Enregistré de 1968 à 1971, cet opéra jazz majeur, composé par Carla Bley et Paul Haines, réunissait alors la fine fleur du jazz contemporain : outre Carla Bley, on y entendait Don Cherry, Gato Barbieri, Charlie Haden, John McLaughlin, Linda Ronstadt, Jack Bruce, Enrico Rava, Jimmy Knepper, Paul Motian, bref, de quoi grimper sur les genoux cet escalator qui menait sur la colline.

Le batteur Bruno Tocanne décide de réunir un nonette avec Jean Aussanaire, Alain Blesing, Rémi Gaudillat, Antoine Läng, Perrine Mansuy, Fred Roudet, Bernard Santacruz et Olivier Thémines et de se réapproprier le grand œuvre.

“Carla Bley et Steve Swallow
ont assisté au concert
et nous avons eu une conversation
phénoménale à la suite.”

“J’ai rencontré Carla Bley et Steve Swallow [le bassiste qui est aussi le compagnon de la pianiste et compositrice, NDLR] il y a une dizaine d’années, se souvient avec émotion Fred. On jouait alors en première partie de leur trio avec Paolo Fresu, Lost Chords. Quand nous avons travaillé sur “Escalator”, Carla nous a envoyé les réductions d’orchestre avec un livret et un CD contenant des musiques qui n’apparaissaient pas dans l’œuvre mais pouvaient servir de support aux arrangements. Nous n’avons pas repris l’opéra dans son intégralité mais une dizaine de pièces pour neuf musiciens. On l’a joué en première partie de Carla à Nevers. Elle et Steve Swallow ont assisté au concert et nous avons eu une conversation phénoménale à la suite.”

Grâce à un financement participatif, le disque est sorti il y a un an. “Carla nous en a commandé un carton pour pouvoir l’offrir !” Forcément fier de l’aventure, Fred se réjouit de retrouver la grande jazzwoman à Mulhouse le 23 mai prochain, en première partie de son trio avec Steve Swallow et Andy Sheppard. L’occasion de jouer à nouveau “Over the Hills”.

Fin 2016, voilà donc Fred qui, avec Possible(s) quartet, vient animer à l’école de musique Jean-Wiéner des stages d’improvisation. Le but est de monter, pour les Musicianes qui se dérouleront à Vénissieux du 11 au 17 février, un grand orchestre d’impro qui sera placé sous la direction de Rémi Gaudillat. Le 14 février à la salle Érik-Satie, une grande restitution de tout ce travail réunira l’harmonie, la fanfare Bumtchak et l’ensemble d’impro.

Grand souvenir pour Fred que ce retour aux sources. “Plutôt que d’expliquer le projet aux élèves, nous avons joué avec tous les profs présents pour le présenter. C’est une super équipe !”

Au fil des multiples expériences qu’il retrace, on se dit que Fred doit se réjouir d’être entré dans la cour des grands. Si vous partagez avec lui cet avis, il se rétracte aussitôt, prouvant là toute sa modestie : “Non, ce n’est pas un aboutissement, la cour des grands n’existe pas ! Je préfère profiter de chaque situation, de chaque expérience pour rencontrer des gens. Dans chaque projet, le métier est remis en cause. On est obligé de mettre énormément de nous-mêmes dans chaque chose qu’on fait, pas pour réussir mais pour ne pas échouer !”

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