Les ambitieux

Ils sont les fondateurs de l’association “Jeunes et conscients”, qui veut aider les jeunes à se prendre en charge. Originaires des Minguettes, ils portent un regard à la fois bienveillant et sans concession sur la cité de leur enfance. Et se révèlent aussi ambitieux pour eux-mêmes que pour leurs pairs.

Ils ont les pieds sur terre, des idées plein la tête et de la bonté à revendre. Âgés de 19 et 20 ans, Mouâd Maï et Elies Kraimi sont respectivement président et vice-président de l’association “Jeunes et conscients”, qu’ils ont créée pour aider les jeunes à se prendre en charge. Ne pas se fier à leur apparence un brin nonchalante. Ces deux jeunes originaires des Minguettes débordent d’énergie pour aider leur prochain.

Nous voulons sensibiliser et responsabiliser les jeunes autour d’actions humanitaires, sociales, culturelles et sportives, explique Mouâd d’une voix posée. C’est une association faite par des jeunes, pour des jeunes. L’idée étant d’aider ceux qui veulent déjà s’aider. Personne ne va se bouger pour eux s’ils ne se bougent pas eux-mêmes.”

L’association revendique une centaine de membres, issus de toute la région lyonnaise. Elle organise notamment des maraudes mensuelles dans le centre de Lyon pour venir en aide aux personnes sans domicile fixe. Des actions dont l’objectif n’est pas seulement humanitaire. “On pousse les jeunes à récolter des dons, notamment auprès des commerçants. C’est une manière de les responsabiliser”, précise Mouâd. “Certaines fois, on a compté près de cinquante bénévoles venus nous prêter main-forte”, se réjouit Elies. Tandis que son collègue met en avant la page Facebook de “Jeunes et conscients”, suivie par près de 2 500 personnes.

Dans un autre registre, “Jeunes et conscients” a mis en place un café littéraire, mensuel lui aussi. Le 17 décembre, une vingtaine de personnes sont ainsi venues dialoguer au centre social Eugénie-Cotton avec Toumi Djaidja, auteur de l’ouvrage “La Marche pour l’Égalité” (éditions de l’Aube). Cette rencontre semble avoir marqué les deux amis. “Toumi nous a parlé de son expérience, des violences policières qu’il a subies en 1983. Il nous a convaincus que la non-violence reste la solution à tous les problèmes. Après cette rencontre, j’ai changé d’état d’esprit”, confie Mouâd. “Cette rencontre m’a fait sérieusement réfléchir […]. Tendre l’autre joue lorsque l’on s’en prend à moi, non, certainement pas. Mais je n’attaque jamais le premier. Je dialogue d’abord”, enchaîne Elies.

Refuser la violence
Le sujet n’est pas anodin et le ton de Mouâd se fait soudain plus grave. “J’habite au 27, boulevard Lénine. Une à deux fois par semaine, je me retrouve plaqué contre un mur ou par terre, fouillé, le sac à dos vidé, alors que je rentre simplement chez moi, reprend-il. Je n’ai jamais touché à la drogue, je ne fume pas, je ne bois pas. Alors que faire ? Il n’y a pas de solution. C’était comme ça, il y a des années, et ça sera toujours comme ça. C’est vraiment difficile à vivre quand on est honnête.” D’autant que d’autres ont cédé à la tentation de l’argent facile et de la délinquance, laissant parfois un vide difficile à combler.
“Voir des amis d’enfance se retrouver en prison, c’est vraiment difficile. Ce n’est pas un exemple à suivre.”

Tous deux dénoncent par ailleurs une ségrégation territoriale difficile à supporter au quotidien. Vénissieux, c’est l’endroit où nous avons grandi, où nous avons nos attaches, mais ça reste Vénissieux avec tous ses inconvénients. On n’a pas toujours de T4 pour rentrer le soir, certains taxis refusent de nous ramener et les VTC font régulièrement des manières”, lâche Elies. Et de pointer l’image de la ville : “Pour moi, c’est une fierté de venir de Vénissieux. Mais lorsque j’ai un entretien d’embauche et qu’on me demande où j’habite, j’ai l’impression que venir de Vénissieux fait de nous des délinquants. Alors je mets Villeurbanne sur mon CV.” Et de poursuivre : “Ma ligne de conduite, c’est les études, les études, les études. Je veux gagner de l’argent, me sentir épanoui dans mon métier, honnêtement. Je veux faire la fierté de mes parents. Et puis, on ne fait pas de vieux os en gagnant sa vie illégalement.”

De leur enfance à Vénissieux, les deux jeunes gens garderont toutefois de bons souvenirs. Lorsque Mouâd se souvient “d’un fabuleux voyage au Mont-Blanc avec l’EPJ Darnaise”, Elies raconte les séances d’hydrospeed, de catamaran, de canyoning, les mini-camps ou les sorties à Walibi effectuées grâce aux diverses structures municipales. “On n’avait pas forcément les moyens de pratiquer toutes ces activités, c’est génial d’avoir pu le faire […]. En fait, c’est surtout quand on sort de Vénissieux que ça devient dur.”

On a tous quelque chose à apporter à son voisin et c’est au quartier que j’ai appris cela, enchaîne Mouâd. Si j’arrive avec plusieurs sacs de courses en bas de l’escalier, je suis sûr qu’on va m’aider. J’ai essayé de vivre à Paris mais j’étais perdu : c’était trop individualiste, trop égoïste. Je suis revenu à Vénissieux car ici, il y a un vrai respect entre les habitants.” Et ne venez pas lui parler d’insécurité. “Je ne me suis jamais senti en sécurité ailleurs qu’à Vénissieux, affirme-t-il. On vole plus de smartphones à Lyon qu’ici ! À trois heures du matin, personne ne se fera jamais agresser. C’est une ville incroyable, qui génère une véritable ambition. Le potentiel des jeunes est meilleur à Vénissieux. C’est là où j’ai vu le plus d’ambition, que ce soit à l’école ou dans le sport. Les jeunes ne manquent pas de créativité ou d’énergie, mais de ressources.”

Fiers de leurs parcours
L’avenir ? Les deux jeunes s’y préparent sereinement. Mouâd prépare un BTS de commerce international dans l’optique de développer une agence de communication et une marque de vêtements. Dans dix ans, il se voit
“entrepreneur, clairement”. “Je veux avoir une situation qui me permette de mettre ma famille à l’aise, mais aussi de sortir des gens de la galère. J’ai vu trop de gens contracter un emprunt pour en solder un autre et s’enfermer ainsi dans le cercle vicieux de l’endettement”, explique-t-il.

Puis de revenir sur ses activités d’animateur dans les centres sociaux vénissians. “J’ai rencontré des jeunes qui avaient un énorme talent pour le football mais dont les parents ne pouvaient pas payer une licence de 200 euros dans un club.” Elies, qui finance lui-même sa scolarité dans une école de commerce à Saint-Etienne, est bien sur la même longueur d’onde. “Dans dix ans, je me vois marié avec des enfants. Soit entrepreneur, soit cadre dans une grosse boîte, sourit-il. Être riche, ce n’est pas une fin en soi. C’est une étape nécessaire dans mon projet de vie. Je ne rêve pas d’acheter une équipe de foot. Je veux simplement faire du bien autour de moi, et voyager dans le monde entier : Asie, Amérique du Sud…” Et le jeune homme assume son parcours. “Venir de Vénissieux, cela signifie qu’on est passé par pas mal de difficultés, principalement financières. On peut dire qu’on n’est pas parti avec toutes les cartes en main, qu’on a commencé la course avec un handicap. Mais au final, on se retrouve dans le peloton de tête. Je suis fier d’être le premier de toute ma famille à aller plus loin que le bac.”

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