Muriel Coadou : rendre les invisibles visibles

Installée à Vénissieux depuis plus d’une dizaine d’années, cette jeune comédienne et metteur en scène présente “Les invisibles” au théâtre de Vénissieux ce 2 décembre. Une fable sur les travailleurs pauvres, grinçante et humoristique.

Elle le dit haut et fort, Muriel Coadou : l’injustice la rend malade. Comédienne et metteur en scène, elle a mis longtemps à formuler son envie de faire du théâtre. “Petite, je disais que je voulais être avocate. Si je ne m’étais pas lancée dans le théâtre, j’aurais étudié le droit.” La vie en a décidé autrement puisque Muriel a passé une licence de lettres, puis a été prise à la Comédie de Saint-Étienne. Une ville où elle a basé sa compagnie, le Collectif 7, créée en 2000, à sa sortie de l’école. Depuis 2005, elle fait la navette entre Saint-Étienne et Vénissieux, où elle s’est installée.

Mais reprenons du début. Muriel vient de la région bordelaise, où elle a suivi un enseignement théâtral auprès de Théâtre en miettes et au Conservatoire, et est arrivée en Rhône-Alpes en 1996. Mais avant cela…

J’ai passé huit ans au Cameroun. Mon père était médecin et est allé travailler à Garoua, troisième ville du Cameroun. On allait dans les villages le week-end, on bougeait beaucoup. C’est pour cette raison que j’ai du mal avec les frontières. On est des humains ! J’ai fait là-bas toute mon école primaire, dans une école française. Et c’est là que j’ai appris la pantomime, avec des expatriés. Quand nous sommes rentrés en France et que je suis allée au collège, je ne voulais plus parler mais au contraire continuer la pantomime.”

Le théâtre et son verbe l’ont finalement emportée. “Quand nous sommes arrivés en région bordelaise, aucun cours de pantomime n’était proposé, seulement du théâtre. Je me disais que ce n’était pas pour moi, je ne voulais pas parler. Puis j’ai fait le fil conducteur dans les “Exercices de style” de Raymond Queneau. Je n’ai jamais arrêté. Je me suis sentie et je me sens toujours vivante avec le théâtre. Surtout avec les textes des autres, grâce auxquels je peux dire ce que je ressens.”

Muriel devient donc comédienne et assistante à la mise en scène. Elle joue des classiques (Tchekhov, Beaumarchais, Hugo, Corneille, Shakespeare) mais s’intéresse tout autant aux textes plus contemporains. Elle travaille également sur plusieurs séries TV : “Section de recherches”, “Le sang de la vigne”, “Disparue”… Puis elle crée une nouvelle compagnie, le Collectif 7, qu’elle codirige depuis 2004 avec Nathalie Ortega et Gilles Chabrier.

Pendant un an, l’auteur du texte,
Claudine Galea, a rencontré
des travailleurs pauvres […]
Les invisibles” commence comme
un documentaire, puis ça dévie…”

C’est l’année suivante que Muriel arrive à Vénissieux. “J’habitais là et ce n’était pas possible de ne pas aller voir le Théâtre de Vénissieux. J’ai rencontré Françoise Pouzache, sa directrice, il y a trois ans. Nous avons mené ensemble deux projets avec des 6e et 5e de Jules-Michelet et des CM1-CM2 de Saint-Exupéry. Puis “Histoires de dire”, avec le centre social Eugénie-Cotton et celui de Parilly, la résidence Ludovic-Bonin et l’association Safore. Des projets incroyables. Je croise souvent les enfants qui y étaient associés. Un lien fort s’est créé entre nous, ça a eu un impact.” C’est cette même année 2005 qu’elle dirige sa première mise en scène professionnelle, sur des textes de Fernando Pessoa. Un auteur qu’elle retrouve en 2008. Entre-temps, Muriel fréquente la médiathèque Lucie-Aubrac. “Je suis tombée sur un livre jeunesse illustré, “Au pays de Titus”. J’ai eu un coup de cœur.” On comprend mieux quand on sait que ce bouquin de Claudine Galea, illustré par Goele Dewanckel, prend pour héros un enfant qui trouve le monde des adultes… trop bavard ! “Je me suis dit que je ferai bien quelque chose au théâtre avec cette histoire-là. J’ai cherché Claudine Galea et je l’ai trouvée sur Facebook. Il s’est passé un an de démarches d’approche et je l’ai finalement rencontrée à la Fête du livre de Bron. Je lui ai demandé les droits de son livre, mais je voulais rajouter du texte. Ce ne sera plus moi, m’a-t-elle fait remarquer. J’ai alors ajouté : sauf si vous l’écrivez ! En 2011, Claudine venait d’obtenir le Grand Prix de littérature dramatique avec “Au bord” et elle ne savait pas si elle aurait le temps. J’ai continué à lui envoyer des mails et, un jour de 2012, j’en ai reçu un avec sa pièce, “Après grand c’est comment ?”

La collaboration avec Claudine Galea se passe tellement bien que Muriel décide de monter un autre texte de l’auteur, “Les invisibles”. “Cette pièce sur les travailleurs pauvres a obtenu une aide à la création du CNT, le Centre national du théâtre, en 2013. Claudine a beaucoup hésité à être journaliste ou auteur et elle a avancé dans les deux directions. Quand elle a vu le documentaire de Pascal Catuogno, “Je travaille mais je suis pauvre”, elle a voulu écrire sur ce sujet. Pendant un an, elle a rencontré des travailleurs pauvres, découpé des annonces dans les journaux. “Les invisibles” commence comme un documentaire, façon “Strip-tease”, cette émission belge. Puis, ça dévie, les personnages partent ailleurs dans leur tête. On bascule d’un univers très réaliste à des éléments oniriques. Pour cela, je passe beaucoup par la lumière, le son et le jeu des comédiens.”

Miser sur de nouveaux paris
Pour elle, “Les invisibles” relève d’une “écriture contemporaine, de séquences quasi cinématographiques” avec “une famille de quatre personnes qui utilisent les mêmes mots, le même vocabulaire. Dans les scènes à quatre, Claudine ne distribue pas la parole, c’est à la mise en scène de décider. Tout est interchangeable, ils perdent leur identité. Claudine ne précise pas non plus comment les personnages entrent et sortent de scène. D’un coup, on est au milieu d’un repas, en pleine tranche de vie”.

La première représentation du spectacle a eu lieu à Andrézieux-Bouthéon où l’humour “jaune, voire noir” a fait mouche. La deuxième aura lieu au Théâtre de Vénissieux ce 2 décembre. “Je me charge, précise encore Muriel Coadou, de rendre “Les invisibles” visibles.” une façon d’exprimer son envie de miser sur des paris nouveaux.

N’a-t-elle pas, de 2010 à 2012 avec Gilles Chabrier, monté Aristophane avec un chœur antique numérique ? “La pièce était centrée sur Ploutos, le dieu de l’argent. On avait inventé un dialogue en direct avec les internautes et le public, une plateforme à la Skype. Il fallait que toutes les salles qui nous accueillaient aient le wifi. Nous avions gardé le texte d’Aristophane en lui réinjectant les thématiques économiques d’aujourd’hui. Nous avons fait “Ploutos Outdoor”, à l’antique et en plein air, sur une place de Saint-Étienne, et un “Ploutos Indoor”. Et, avant “Les invisibles”, nous avons monté “Cassandre on the Road”, une trilogie sur les migrants, avec des allers-retours entre la Cassandre mythologique, qui prédisait l’avenir sans être crue, et celle d’aujourd’hui, une Américaine licenciée qui partait sur les routes. C’était un texte de Lina Prosa, que nous avions rencontrée à Palerme.”

Ce retour à la mythologie, cette “envie de raconter de petites histoires dans un monde où l’art de la zapette n’existe pas”, Muriel l’assume totalement et sait déjà que son prochain spectacle, auquel elle commence à réfléchir, l’entraînera sans doute sur les traces d’Héraclès, “le Hulk antique”.

Les invisibles”, le 2 décembre à 20 heures au Théâtre de Vénissieux. Répétition publique le 30 novembre de 18 h 30 à 19 h 15. Entrée libre. Réservation conseillée au 04 72 90 86 68.

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