Violences conjugales : elles témoignent

Dessin Degruel
Dessin Yann Degruel

Depuis 2006, 1 259 femmes ont été tuées en France par leurs conjoints ou ex-conjoints. Elles étaient encore 118 en 2014. Des chiffres glaçants, délivrés par le Haut Comité à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh). Les crimes imputables aux violences conjugales représentent près d’un meurtre sur cinq commis en France. Tous sont liés par des violences sexistes faites aux femmes parce qu’elles sont des femmes. Certaines victimes ont bien voulu témoigner, sous couvert de l’anonymat. Car la peur des représailles, des pressions est toujours présente. Elles sont de Vénissieux ou d’ailleurs. Elles pourraient être votre voisine, votre sœur, votre amie. Des femmes murées dans le silence, la honte et la soumission.

Catherine a été victime de violence pendant dix-sept ans avant d’oser porter plainte. «  Avant la naissance de notre premier enfant tout se passait bien », raconte-t-elle. Le premier coup ? Elle s’en souvient très bien : une boîte à sucres sur la tête. « J’ai pensé qu’il n’y aurait jamais de deuxième coup. Je l’aimais. » Mais son mari récidive. « Généralement tous les quatre mois. Entre-temps, il était très agréable, même s’il était un peu égoïste. Devant la famille, il passait bien. Personne n’aurait pu imaginer qu’à la maison, il était violent avec moi. À un moment, il s’est mis à passer ses journées à jouer devant l’ordinateur comme un gamin. Parfois, il me faisait pitié. J’ai essayé jusqu’au bout de sauver ma famille. « 

Professionnellement, le mari de Catherine n’a jamais pu s’impliquer dans un travail et a été licencié pour cause de violence. La jeune femme dépose deux mains courantes. « Je n’ai jamais fait établir de certificat médical. Ma mère avait bien vu que j’avais un bleu, mais je lui ai dit que je m’étais cognée. » Pourquoi s’est-elle décidée à porter plainte ? « Un jour, il m’a donné un coup de poing et un coup de tournevis. J’ai vu la folie dans ses yeux. J’ai compris qu’il était dangereux. J’ai vu qu’il pouvait s’en prendre à mes enfants. » Après la plainte, Catherine rentre chez elle, tandis que son mari lui promet de se faire soigner. Trois semaines passent avant que son conjoint soit convoqué au commissariat. Les enfants ont témoigné. Les policiers ont constaté les faits de violence. « Mon conjoint a reconnu également les coups mais il a précisé que je les cherchais ». Les suites ? Un simple rappel à la loi à la maison de justice. La déception et la colère, pour Catherine.

« J’ai quitté la maison, déménagé trois fois, laissé mes enfants avec leur père. C’est moi que l’on condamnait. Face à cette situation, mon avocat a demandé une assignation en référé pour obtenir la garde des enfants, la jouissance de la maison et une pension alimentaire. Il a plaidé auprès du juge en insistant sur le fait que mon ex avait fait des aveux. Mais le magistrat a débouté ma requête. Peut-être parce que j’avais fait une demande de divorce entre-temps. La justice ne me reconnaissait pas en tant que victime. C’est destructeur ! Je n’avais pas d’ITT (Interruption temporaire de travail) et je n’avais déposé qu’une seule plainte. Je comprends que des femmes puissent mourir sous les coups. Il aurait fallu que l’on me retrouve gravement blessée ou morte pour que je sois prise au sérieux. De quelle justice parlons-nous ? » 

Catherine reconnaît avoir commis l’erreur de ne pas porter plainte immédiatement après le premier coup et d’avoir consulté un médecin généraliste plutôt que des spécialistes à l’hôpital, dans un service de médecine légale, pour faire constater les coups. Elle regrette également de ne pas avoir immédiatement contacté les associations qui sont d’une aide précieuse.

Savoir dire non

Nathalie aussi a vécu l’enfer. « Pendant 15 ans, j’ai été l’objet sexuel de mon mari, précise-t-elle. Tous les jours, il m’obligeait à faire l’amour. Des violences telles que celles-ci, on n’en parle pas. Par honte peut être. Par culpabilité, par peur de ne pas être crue. »

Nathalie se marie très jeune, travaille dans l’entreprise de son époux. Une fois mariée, tout bascule. « Il ne voulait pas que je sorte sans lui, que je danse avec quelqu’un d’autre. Je devenais sa chose. » Nathalie comprend aujourd’hui qu’elle était sous une emprise psychologique. « Il m’a modelée comme il voulait. À sa guise. Je n’avais aucun plaisir. L’amour pour moi, c’était un travail fatigant. J’ai été sa prostituée pendant 15 ans. Je n’avais du répit qu’après mes accouchements. » Au fil des années, elle devient claustrophobe. « Je me suis refermée comme une huître. Je présentais des crises de spasmophilie. Il était de plus en plus pervers, me forçant à aller dans des clubs échangistes. »

La rencontre avec un soignant lui permet petit à petit de quitter cet enfer. « J’étais morte de peur. La femme devient fragile quand elle n’a pas d’endroit où aller. J’aurais dû fuir au bout de six mois de mariage. Mais j’avais une certaine compassion pour lui. C’est dément ! Je ne l’aimais plus mais il me restait de la tendresse. Vous voyez les dégâts engendrés par cette violence ! «  Un jour elle décide de divorcer. « Je suis partie vivre seule pendant un an dans un appartement avec mes enfants. Je m’enfermais à double tour de peur qu’il ne vienne, ce qu’il a fait une fois. Il a cru que c’était un caprice et que j’allais revenir. Comme il n’y arrivait pas, il me harcelait. » L’attitude de son père qui lui dit « tu fais partie de ces femmes qui n’aiment pas le sexe » participe aussi à sa destruction.

Au fil du temps, elle arrive à en parler à sa mère ainsi qu’à son frère. Puis ce fut le temps des questions : pourquoi n’est-elle pas arrivée à dire non ? « La peur de me retrouver seule. J’ai quitté l’école pour lui, j’étais particulièrement immature. C’était une violence morale, un conditionnement, j’étais à sa disposition pour tout. Je compensais avec l’argent que nous gagnions professionnellement. Je m’étais mise moi-même dans une prison. » Le message de Nathalie est très clair : « On ne doit pas accepter la première violence. J’aurai dû le quitter quand il m’a forcée à avoir une relation sexuelle avec lui. »

Nathalie est une résiliente. Elle va bien aujourd’hui. « Il faut parler des violences sexuelles au sein du couple, même si j’ai été longue à penser que c’était un viol. «  Et quand on lui demande pourquoi elle n’a pas porté plainte pour viol, elle répond : « Vous me voyez dire à un policier que je suis violée par mon mari ? »

Aujourd’hui Nathalie est remariée. « Mais ce fut très difficile au début, on a même failli se séparer….  Heureusement on a pu sauver notre couple en parlant. »

Le viol dans le lit conjugal reste encore un tabou : seuls 2 % des victimes arrivent à porter plainte. C’est seulement en 1990 que le viol entre époux a été reconnu par la cour de cassation. Et il a fallu attendre 1994 pour que le Code pénal reconnaisse comme circonstances aggravantes les viols commis par un conjoint ou un concubin.

Une pensée sur “Violences conjugales : elles témoignent

  • 9 février 2016 à 22 h 52 min
    Permalink

    Offrez des fleurs aux femmes aimées

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *