1848, au Moulin-à-Vent, la révolution… des palombes

Certains les mangeaient avec la chair rose, à peine léchée par les flammes de la cheminée. Mais eux les adoraient rôties, pour avoir le plaisir de sucer la viande et de croquer les os en même temps. Un vrai régal, un paradis en bouche pour lequel Jean Porchy, Alexandre Masson, Antoine Durand et Jacques Sandier auraient risqué les flammes de l’enfer.

Le goût délicat et un brin épicé des palombes changeait de la sempiternelle soupe au pain et des pommes de terre qu’ils engloutissaient à longueur de repas. Comme leurs aïeux depuis la nuit des temps, nos quatre compères avaient appris à chasser ces gros pigeons sauvages qui migraient chaque année au-dessus de leurs têtes. Par centaines, par milliers à la fois, elles descendaient la vallée du Rhône entre la fin septembre et les premiers jours de novembre, pour gagner le sud de la France, l’Espagne et le Maghreb, où elles échapperaient aux rigueurs de l’hiver. Tout au long de leur vol, les chasseurs les attendaient, fidèles au rendez-vous de cette chasse miraculeuse. Sur les crêtes de Parilly et au sommet des Minguettes, ils tendaient entre deux arbres de grands filets hauts d’une dizaine de mètres, puis attendaient cachés dans des cabanes soigneusement camouflées. Dès que des palombes se prenaient dans les mailles, ils lâchaient le filet qui s’abattait sur elles ; il suffisait alors de les ramasser puis de retendre le filet et ainsi de suite, jusqu’à remplir des sacs à s’en faire éclater la panse.

Avant 1789, seuls les nobles avaient le droit de chasser, les roturiers ne pouvant déployer leurs pièges qu’une fois le soir venu, en surveillant les allées et venues des gardes du seigneur. Ce braconnage était tellement juteux qu’il valait bien le risque d’une amende ou quelques coups de bâtons.
La prise de la Bastille et la Nuit du 4-août avaient tout changé : en abolissant les privilèges seigneuriaux, la Révolution avait donné le droit de chasse à tous les Français. Hélas, l’abus de cette liberté fit des carnages dans la faune sauvage, au point qu’en 1810 l’empereur Napoléon 1er dut restreindre le port d’armes et instaurer le permis de chasse. Après son abdication et le retour de la monarchie, la lutte contre le braconnage s’intensifia. Une loi promulguée en mai 1844 par le roi Louis-Philippe n’autorisa plus que la chasse à courre et le tir au fusil, tout en punissant les braconniers de lourdes amendes et d’emprisonnement. Il n’était plus question de chasser au filet…

Heureusement, la Révolution de février 1848 chassa le roi de son trône. A Paris, trois jours suffirent pour mettre un terme définitif à la monarchie et instaurer la Seconde République. A Vénissieux, les choses allèrent encore plus vite. Sitôt connues les nouvelles de Paris, les artisans et les petits paysans de la commune boutèrent hors de l’hôtel de ville le maire royaliste Etienne Sandier et installèrent l’un des leurs à sa place, Jean-Etienne Guillermin. Les élus de l’ancienne municipalité n’eurent même pas le temps de consigner leurs dernières décisions par écrit. Un siècle et demi plus tard, le registre officiel des délibérations attend toujours leurs signatures !
Grâce au départ de ces messieurs en haut de forme, on allait pouvoir de nouveau attraper les palombes aux filets. Jean Porchy et ses amis guettèrent patiemment leur passage. Le printemps s’écoula, l’été s’éternisa et, enfin, la période de vendanges ramena les oiseaux migrateurs. Les premiers jours de chasse furent excellents. On festoya à l’auberge, et les francs tirés de la vente des pigeons sauvages coulèrent à flot. Jusqu’à ce funeste dimanche 8 octobre 1848.

Les gardes-champêtres de la commune les avaient pourtant moult fois prévenus. Mais ces têtes de mules avaient fait comme si elles n’avaient rien entendu. Révolution ou pas, la loi de 1844 interdisant la chasse au filet était toujours en application, mais Porchy et ses amis n’en tenaient aucun compte. Ils eurent même le culot de rappeler ce qui était arrivé en juillet à l’un des adjoints au maire de Vénissieux, un peu trop pointilleux sur les règlements : toute sa récolte avait été incendiée par des inconnus. 360 gerbes de seigle parties en fumée, le pauvre adjoint en était sorti ruiné… Du coup le gouvernement avait envoyé un régiment entier au village, le 32e de Ligne, pour calmer ces diables dauphinois toujours prompts à s’échauffer à la moindre contrariété. C’est donc la mort dans l’âme, et après avoir tout tenté pour laisser voler les palombes en paix, que les gardes-champêtres vénissians appelèrent à la rescousse les gendarmes de La Guillotière. La suite sortit dans la presse : « On nous rapporte qu’une lutte a eu lieu au Moulin-à-Vent entre des chasseurs au filet et des gendarmes qui voulaient constater la contravention. Les agents de la force publique auraient été reçus à coups de bâton ; les paysans se seraient mêlés à la querelle, et les gendarmes auraient fait feu sur les chasseurs dont un a reçu un coup de feu au côté et l’autre un coup de baïonnette dans le bras. La position des gendarmes a été un moment on ne peut plus difficile au milieu des populations irritées qui poussaient des cris de vengeance et de mort. La force armée, composée d’un escadron de dragons et de gendarmerie, a dû se porter sur les lieux pour mettre fin à ce déplorable conflit » (Journal Le Censeur, 10/10/1848).
Le journaliste minimise les événements. L’un des sous-officiers pris à partie par la foule raconte des faits plus graves : « Entouré et menacé par plus de cent habitants armés de fourches et de bâtons, je donnai l’ordre aux gendarmes de se grouper autour de moi. Je compris que le moment était venu d’assurer force à la loi ou de mourir. Nous opérâmes notre retraite en bon ordre et en faisant feu » (Le Censeur, 11/12/1848). En fait, c’est une large partie du Moulin-à-Vent qui entre en rébellion. L’affaire des palombes cristallise les mécontentements envers la Révolution. Oubliant les avancées historiques du suffrage universel et de l’abolition de l’esclavage, les Vénissians ne voient plus que la crise économique, la corruption des élites, le chômage en hausse et les troupes logées sous leurs fenêtres.

Le 4 décembre 1848, Porchy et ses amis furent traduits devant le tribunal correctionnel de Vienne pour « actes de résistance avec injures, violences et voies de fait envers les gendarmes de La Guillotière ». Les juges se montrèrent relativement cléments, en condamnant les chasseurs de palombes à 4 et 7 mois de prison ferme. Trois semaines plus tard, le 26 décembre 1844, le tribunal de Grenoble assouplissait la loi sur la chasse au filet, fermant ainsi les yeux sur un braconnage généralisé. Tant et si bien qu’aujourd’hui et pour longtemps encore, à Lyon et dans la vallée du Rhône, les palombes ne passeront plus.

Sources : Archives de l’Isère, 3 U 4/1976. Archives de Vénissieux, registre des délibérations municipales, 1848. Journaux Le Censeur, Le Peuple souverain, Le Salut Public, Tribune Lyonnaise, juin à décembre 1848.

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